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«Le Centre Pompidou a l’ardente obligation de devenir un média»



2017 était dédiée aux 40 ans du Centre Pompidou. Quelle est pour vous la plus importante leçon apprise pendant cette année ?
 
Serge Lasvignes : Deux choses m’ont impressionné pendant cet anniversaire des 40 ans : la première était de constater à quel point le Centre Pompidou est vivant dans l’esprit des gens. Il y avait véritablement la vie d’un esprit du Centre avec cette sorte d’attraction, d’affect, qui est difficile à définir, mais qui est notre élément distinctif par rapport à l’ensemble des institutions culturelles. Le second élément est le succès des manifestations qu’on a organisées hors les murs avec les partenaires dans les régions, les musées, les centres d’art, les salles de spectacles... Cela montre deux choses : d’abord, l’art contemporain peut attirer un grand public. Deuxièmement, il faut qu’on sache sortir des murs.
 
C’était l’un de vos projets phares de cette année : 50 expositions dans 40 villes. Est-ce que c’était aussi pour lutter contre une image un peu trop élitiste et trop parisienne du Centre ?
 
Je ne suis pas sûr qu’on ait une image trop élitiste. J’ai la faiblesse de penser qu’on a aussi une image attrayante et populaire. Mais ce qui est sûr, c'est qu’il y a dans ce pays un tropisme parisien. Le devoir d’une institution nationale avec 120 000 œuvres dans sa collection et une trentaine de conservateurs, c’est d’aller dans les régions et de collaborer avec des musées et des centres d’art qui sont moins bien lotis.
 
Quels sont aujourd’hui les critères-clés pour mesurer le succès d’un établissement comme le Centre Pompidou ? Le nombre de visiteurs ? Le pourcentage des jeunes ?
 
Il y a un peu de tout cela. Moi, je crois que le danger serait d’isoler un critère et de ne pas regarder les autres. On parle beaucoup désormais en termes de fréquentation, parce qu’il y a une sorte de compétition entre les institutions. On ne peut pas se désintéresser des chiffres. D’abord, parce que le budget [69,5 millions d’euros en 2016] que nous recevons de l’État doit servir au plus grand nombre. Deuxièmement, c’est nécessaire aussi pour nos ressources propres [52,9 millions d’euros en 2016]. Les ressources de la billetterie ont une grande importance dans notre modèle économique. Mais cela ne doit pas être le seul critère, parce que nous avons comme mission à la fois de présenter de nouveaux artistes, de présenter de nouvelles formes d’art, de diversifier notre public, donc, ce sont aussi ces critères-là aussi qu’il faut regarder. Et cela reste un enjeu redoutable.
 
Françoise Nyssen, la ministre de la Culture, a déclaré vouloir lutter contre une « ségrégation culturelle » en France. Comment allez-vous vous y prendre ?
 
C’est une lutte permanente. Cette année, je voudrais mettre l’accent sur le développement de projets d’intervention sur le territoire qui pourraient se faire en complémentarité avec les institutions locales et qui ne nécessiteraient pas de mobiliser de moyens énormes. C’est-à-dire arriver à faire des propositions culturelles sur le territoire, notamment dans les zones où le monde de la culture est peu présent, ces sortes de zones culturelles « blanches ».
 
Ces dernières années, le Centre Pompidou a créé de nombreux partenariats et filiales : le Centre Pompidou-Metz, le Centre Pompidou-Malaga, cette semaine, vous avez officialisé le partenariat avec Bruxelles pour le Kanal-Centre Pompidou, un ancien garage de 37 000 mètres carrés transformé en « pôle culturel », avec une ouverture au public prévue pour 2022. Néanmoins, toutes ces initiatives donnent l’impression de rester des projets à caractère local ou régional. Est-ce que le Centre Pompidou-Paris veut rester le seul phare à rayonnement international ?
 
Vous avez utilisé deux mots : il y en a un bon et un mauvais, pardonnez-moi. Le mot « filiale », je le récuse. Ce ne sont pas des filiales, ce sont bien des partenariats. À Metz, c’est un projet commun avec l’intercommunalité de Metz, la ville de Metz et la région, le Grand-Est… À Bruxelles, c’est un projet commun avec la région, Bruxelles-Capitale. Et à Malaga, c’est un projet commun avec la ville de Malaga. Pour moi, c’est crucial. Ce qui nous intéresse est de rayonner par l’intermédiaire de partenariats. Avec des partenariats les plus divers possible. De ce point de vue, entre Metz, Malaga, Bruxelles et bientôt Shanghai, on est servi.
 
À Shanghai, le partenariat sur cinq ans avec l’entreprise publique West Bund Group prévoit l’ouverture d’un Centre Pompidou-Shanghai sur 25 000 mètres carrés au début 2019. Le Centre Pompidou,peut-il peser dans un pays où 500 musées s’ouvrent chaque année ?
 
Je pense que oui. Ce qui m’a frappé est de voir dans les milieux culturels chinois à quel point le Centre Pompidou évoque des choses. C’est un certain esprit de présenter la culture qui intéresse, la manière de réaliser une exposition, une proposition culturelle, un atelier pour les enfants, un spectacle… Ce savoir-faire peut précisément jouer un rôle important dans un pays où les musées sont encore des « pionniers », où le public naturel qui va dans les musées n’est pas encore véritablement construit. Donc, il y a un phénomène d’acculturation et je pense que l’intervention du Centre Pompidou, avec tout ce qu’il a acquis de savoir et d’expérience depuis 40 ans, peut être assez efficace.
 
En février, lors du lancement des 40 ans du Centre Pompidou, vous avez révélé d'être intrigué par la question : comment présenter de l’art africain et comment créer un projet en Afrique ? Entre temps, vos réflexions ont-elles abouti à un projet concret ?
 
Non, elles n’ont pas abouti à un projet concret. Ce que j’ai demandé au musée et aux conservateurs du musée, c’est de donner davantage de place à la présentation de l’art africain à Paris. Et puis j’ai un désir d’Afrique. L’avenir de ce continent est tellement fascinant et excitant qu’il faudrait vraiment qu’on soit présent avec notre façon de parler de la culture et pour échanger avec les artistes africains et la, ou les, scènes culturelles africaines.
 
Simplement, il y a une formule à trouver et cela ne peut pas être une transposition – même adaptée – des formules qu’on utilise en Chine ou en Europe. Il y a une question de moyens, de capacité muséale, de la conservation et la sécurité des œuvres… Il faudrait trouver quelque chose, probablement un partenariat avec des entreprises. Puisque je crois que les pays africains auraient des difficultés à soutenir un projet tel qu’on peut le concevoir. Donc, il faut trouver un partenariat avec les entreprises et ensuite une formule qui permet véritablement d’avoir prise sur le public africain.
 
En octobre, vous avez lancé le premier cours de votre nouvelle école du Centre Pompidou. Actuellement, il y en a plus que 22 000 élèves inscrits. Est-ce que le Centre a vocation de devenir une université en ligne ?
 
Le but est de faire école. Faire école ne veut pas dire être une université. Nous ne prétendons pas d’être une université. Les universités font parfaitement leur travail. Nous faisons autre chose. Dans notre mission de service public est de faciliter l’accès à l’art, notamment à l’art contemporain qui souvent paraît être l’art le plus difficile et le plus impressionnant. La présence d’une école sur internet, c’est pour faire en sorte que ce type d’intervention puisse toucher un très large public très facilement, notamment en Afrique. C’est pour cela d’ailleurs que notre école, on l’a sous-titrée en français pour un public qui n’est pas forcément francophone d’origine.
 
En 2016, 3,3 millions de visiteurs sont venus au Centre Pompidou. Grâce aux festivités autour du 40e anniversaire, y a-t-il eu une augmentation ? Combien de personnes ont visité le site internet du Centre Pompidou ?
 
La fréquentation de l’année 2017 n’est pas encore arrêtée, mais cela sera dans les mêmes eaux. Concernant internet, il y a un gros travail de modernisation du site en cours pour qu’il soit beaucoup plus tourné vers le public et non pas seulement un site très riche pour les professionnels. On a actuellement 500 000 ressources en lignes, notamment 140 000 reproductions d’œuvres. Cette richesse doit être bien accessible au public. En 2016, on a eu 6 millions d’utilisateurs [sur le site] et j’espère qu’en 2017 on en aura davantage. J’ai demandé de mener un travail prioritaire sur les réseaux sociaux. Parce que l’avenir des musées est de créer véritablement une vie communautaire sur les réseaux sociaux. C’est de faire en sorte qu’on n’ait pas seulement des visiteurs, mais véritablement des partenaires, des interlocuteurs, avec lesquels on peut discuter avant, pendant et après une exposition, avec lesquels on peut mener une sorte de vie culturelle par les réseaux sociaux.
 
De ce point de vue, on a un très bon résultat : sur Twitter, on est passé de 500 000 abonnés en 2015 à 987 000 en fin 2017. Sur Facebook, on est passé d’un peu plus de 500 000 à 650 000. Et sur Instagram, qui se prête bien à la vie des musées, on est passé de 20 000 à 550 000.
 
Est-ce que cela veut dire que le Centre Pompidou se considère aujourd’hui aussi comme un média ?
 
Je ne suis pas sûr qu’on puisse dire aujourd’hui que nous sommes un média, mais je suis sûr qu’on a l’ardente obligation de le devenir pleinement, mais un média qui ait une originalité propre à la culture au Centre Pompidou.
 
De l’autre côté, les médias deviennent de plus en plus des acteurs culturels, organisant des colloques, des festivals, soutenant les artistes et la création, décernant des prix, etc. Est-ce que vous vous sentez parfois concurrencé par les médias dans le domaine culturel ?
 
Le terme « concurrence », je le rencontre de plus en plus. Généralement, on me parle plutôt de concurrence avec les autres institutions qui présente des expositions à Paris, notamment des institutions comme la Fondation Louis-Vuitton ou prochainement la Fondation Pinault. Pour moi, il n’y a pas véritablement concurrence dans le sens où l’on ne se prend pas du public les uns aux autres. On n’est pas sur une sorte de marché de la demande fermée où il y aurait simplement des effets de substitution.
 
Pour moi, il y a plutôt compétition. Dans le domaine culturel, l’offre crée toujours plus de demandes. Comme il y a une forte compétition dans la présentation des offres, il faut arriver à garder une image forte et distincte des autres. Il ne faut pas se laisser standardiser ou disparaître dans une sorte de foule d’acteurs. Je pense que pour les médias, c’est pareil. Je pense que l’avenir appartient plutôt au travail en réseaux avec les autres médias. C’est cela que je veux développer : être pleinement un média, mais un média spécifique qui entretient des relations avec les autres médias.

Rfi.fr

Jeudi 21 Décembre 2017 - 13:35



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