À l’heure où Pâques revient, portée par sa promesse de renaissance et de lumière, une interrogation plus vaste que la seule foi s’impose à nous : que devient une humanité qui voit tout, sait tout, mais ressent de moins en moins ? Car derrière les bouleversements visibles du monde, une autre crise, plus silencieuse, s’installe — celle de notre rapport à la vie elle-même.
Il fut un temps où certaines images bouleversaient durablement les consciences. Elles s’imprimaient en nous, nous obligeaient à regarder autrement, à penser autrement, parfois même à agir autrement. Aujourd’hui, elles passent. Elles défilent, s’accumulent, se superposent. Une guerre succède à une autre, une tragédie en chasse une autre, et ce qui hier encore aurait provoqué l’effroi devient aujourd’hui un élément parmi d’autres dans le flux continu de l’actualité.
Ce n’est pas que le monde soit soudain devenu plus brutal. C’est que nous avons appris, presque malgré nous, à cohabiter avec sa brutalité. À l’intégrer. À l’absorber. À la laisser glisser sur nous sans qu’elle ne nous transforme réellement.
Nous vivons ainsi une époque profondément paradoxale. Jamais l’humanité n’a été aussi connectée, jamais elle n’a eu un accès aussi immédiat à la souffrance du monde — et pourtant, jamais elle n’a semblé aussi distante face à celle-ci. La douleur est devenue une donnée. La mort, une statistique. L’indignation, un éclair fugitif, vite remplacé par une autre urgence, une autre information, une autre émotion à consommer.
Ce glissement progressif n’est pas anodin. Il ne relève pas seulement de la fatigue ou de la saturation. Il marque une transformation plus profonde : une forme d’érosion de notre sensibilité collective. À force de voir sans pouvoir agir, de comprendre sans pouvoir changer, nous avons peut-être inconsciemment choisi de moins ressentir. Comme une manière de nous protéger. Mais à quel prix ?
Car lorsque la mort cesse de nous heurter, lorsque l’injustice ne suscite plus qu’un soupir las, ce n’est pas seulement notre regard sur le monde qui change — c’est notre manière d’y appartenir. Nous ne sommes plus des témoins engagés, mais des spectateurs distants. Et dans cette distance s’installe un risque majeur : celui de banaliser ce qui ne devrait jamais l’être.
C’est dans ce contexte que Pâques prend une résonance particulière, bien au-delà de son ancrage religieux. Car au fond, que dit Pâques ? Elle dit que la vie mérite d’être défendue, qu’elle peut renaître même là où tout semblait perdu, qu’aucune fatalité ne doit être acceptée comme définitive. Elle affirme, avec force, que la mort ne doit jamais devenir une habitude — et cette affirmation trouve son expression la plus radicale dans la résurrection du Christ, victoire de la vie sur ce qui semblait pourtant irréversible.
Mais cette victoire n’est ni immédiate ni facile. Elle s’inscrit dans un chemin. Celui du dépouillement, du doute et de l’épreuve — ces quarante jours au désert où tout se joue dans le silence et la tentation. Puis vient le temps du chemin de croix : ce parcours de souffrance, de chute et de relèvement, où chaque étape révèle à la fois la violence du monde et la capacité de l’homme à porter, malgré tout, ce qui le dépasse. Le chemin de croix n’est pas seulement un récit de douleur ; il est une traversée humaine universelle, faite d’injustices, de renoncements, de fatigue et de courage.
Il dit quelque chose de profondément actuel : que toute vie est confrontée à ses fardeaux, que toute dignité est mise à l’épreuve, que toute vérité peut être contestée, trahie, abandonnée — jusque dans l’intimité des liens, lorsque la fidélité vacille et que la trahison surgit au cœur même du cercle des proches. Puis vient la chute, la condamnation, la mort — avant que, contre toute attente, au troisième jour, ne s’ouvre à nouveau l’horizon de la vie.
Ce récit, pour les croyants, fonde une espérance. Mais au-delà même de la foi, il porte une vérité universelle : rien de ce qui est vivant ne devrait être abandonné à la fatalité, et aucune obscurité ne devrait être acceptée comme définitive.
Or c’est précisément ce que notre époque semble, insidieusement, en train de faire : s’habituer. S’habituer aux conflits qui durent, aux drames qui se répètent, aux vies qui se perdent loin de nous — ou parfois tout près — sans que cela ne provoque autre chose qu’une émotion brève, vite dissipée.
Ce paradoxe est vertigineux. Nous continuons de célébrer la vie, d’en affirmer la valeur, d’en proclamer la dignité… tout en acceptant, dans les faits, que certaines vies pèsent moins que d’autres, que certaines tragédies méritent plus d’attention que d’autres, que certaines souffrances deviennent invisibles à force d’être constantes.
La géopolitique contemporaine, avec ses tensions, ses conflits persistants et ses équilibres fragiles, ne fait que refléter et amplifier cette réalité. Mais au-delà des stratégies et des rapports de force, une question plus fondamentale demeure : quelle valeur accordons-nous réellement à la vie humaine, lorsqu’elle ne nous touche pas directement ?
Car l’indifférence n’est jamais neutre. Elle n’est pas seulement une absence de réaction ; elle est une forme de consentement silencieux. Elle permet à l’inacceptable de durer, à l’injustice de s’installer, à la violence de se normaliser. Elle crée un monde où l’on ne s’indigne plus vraiment, où l’on ne s’étonne plus assez, où l’on ne s’arrête plus pour ressentir.
Et pourtant, au cœur même de cette lassitude, des signes persistent. Des gestes de solidarité, parfois discrets mais réels. Des voix qui s’élèvent, souvent isolées mais déterminées. Des engagements qui refusent la résignation. Ils rappellent que tout n’est pas perdu. Que la capacité de ressentir, de refuser, de défendre, n’a pas totalement disparu — mais qu’elle exige d’être réveillée, entretenue, revendiquée.
C’est peut-être là que réside la véritable portée de Pâques aujourd’hui : non pas dans une célébration rituelle, mais dans un appel exigeant. Un appel à ne pas céder à l’habitude. À ne pas laisser la répétition des drames émousser notre regard. À refuser que la mort devienne une toile de fond acceptable de notre époque.
Car célébrer la vie ne peut pas être un geste abstrait ou ponctuel. C’est une posture. Une vigilance. Une responsabilité partagée. Cela implique de rester attentif, de continuer à s’émouvoir, de ne pas renoncer à cette part de nous qui s’indigne et qui espère.
Peut-être avons-nous moins besoin aujourd’hui de grandes certitudes que de cette capacité simple et essentielle : ne pas nous habituer à l’inacceptable. Ne pas considérer comme normal ce qui devrait continuer à nous troubler. Ne pas détourner le regard lorsque le monde vacille.
Et si, au fond, le véritable sens de Pâques aujourd’hui n’était pas seulement de célébrer la victoire de la vie sur la mort… mais de nous demander, avec lucidité et exigence, si nous sommes encore capables de traverser, à notre manière, nos propres chemins de croix — sans renoncer à défendre la vie partout où elle vacille
Marie Barboza MENDY
Regards croisés d’une Franco-Sénégalaise
mendymarie.b@gmail.com
📞 78 291 83 25
Il fut un temps où certaines images bouleversaient durablement les consciences. Elles s’imprimaient en nous, nous obligeaient à regarder autrement, à penser autrement, parfois même à agir autrement. Aujourd’hui, elles passent. Elles défilent, s’accumulent, se superposent. Une guerre succède à une autre, une tragédie en chasse une autre, et ce qui hier encore aurait provoqué l’effroi devient aujourd’hui un élément parmi d’autres dans le flux continu de l’actualité.
Ce n’est pas que le monde soit soudain devenu plus brutal. C’est que nous avons appris, presque malgré nous, à cohabiter avec sa brutalité. À l’intégrer. À l’absorber. À la laisser glisser sur nous sans qu’elle ne nous transforme réellement.
Nous vivons ainsi une époque profondément paradoxale. Jamais l’humanité n’a été aussi connectée, jamais elle n’a eu un accès aussi immédiat à la souffrance du monde — et pourtant, jamais elle n’a semblé aussi distante face à celle-ci. La douleur est devenue une donnée. La mort, une statistique. L’indignation, un éclair fugitif, vite remplacé par une autre urgence, une autre information, une autre émotion à consommer.
Ce glissement progressif n’est pas anodin. Il ne relève pas seulement de la fatigue ou de la saturation. Il marque une transformation plus profonde : une forme d’érosion de notre sensibilité collective. À force de voir sans pouvoir agir, de comprendre sans pouvoir changer, nous avons peut-être inconsciemment choisi de moins ressentir. Comme une manière de nous protéger. Mais à quel prix ?
Car lorsque la mort cesse de nous heurter, lorsque l’injustice ne suscite plus qu’un soupir las, ce n’est pas seulement notre regard sur le monde qui change — c’est notre manière d’y appartenir. Nous ne sommes plus des témoins engagés, mais des spectateurs distants. Et dans cette distance s’installe un risque majeur : celui de banaliser ce qui ne devrait jamais l’être.
C’est dans ce contexte que Pâques prend une résonance particulière, bien au-delà de son ancrage religieux. Car au fond, que dit Pâques ? Elle dit que la vie mérite d’être défendue, qu’elle peut renaître même là où tout semblait perdu, qu’aucune fatalité ne doit être acceptée comme définitive. Elle affirme, avec force, que la mort ne doit jamais devenir une habitude — et cette affirmation trouve son expression la plus radicale dans la résurrection du Christ, victoire de la vie sur ce qui semblait pourtant irréversible.
Mais cette victoire n’est ni immédiate ni facile. Elle s’inscrit dans un chemin. Celui du dépouillement, du doute et de l’épreuve — ces quarante jours au désert où tout se joue dans le silence et la tentation. Puis vient le temps du chemin de croix : ce parcours de souffrance, de chute et de relèvement, où chaque étape révèle à la fois la violence du monde et la capacité de l’homme à porter, malgré tout, ce qui le dépasse. Le chemin de croix n’est pas seulement un récit de douleur ; il est une traversée humaine universelle, faite d’injustices, de renoncements, de fatigue et de courage.
Il dit quelque chose de profondément actuel : que toute vie est confrontée à ses fardeaux, que toute dignité est mise à l’épreuve, que toute vérité peut être contestée, trahie, abandonnée — jusque dans l’intimité des liens, lorsque la fidélité vacille et que la trahison surgit au cœur même du cercle des proches. Puis vient la chute, la condamnation, la mort — avant que, contre toute attente, au troisième jour, ne s’ouvre à nouveau l’horizon de la vie.
Ce récit, pour les croyants, fonde une espérance. Mais au-delà même de la foi, il porte une vérité universelle : rien de ce qui est vivant ne devrait être abandonné à la fatalité, et aucune obscurité ne devrait être acceptée comme définitive.
Or c’est précisément ce que notre époque semble, insidieusement, en train de faire : s’habituer. S’habituer aux conflits qui durent, aux drames qui se répètent, aux vies qui se perdent loin de nous — ou parfois tout près — sans que cela ne provoque autre chose qu’une émotion brève, vite dissipée.
Ce paradoxe est vertigineux. Nous continuons de célébrer la vie, d’en affirmer la valeur, d’en proclamer la dignité… tout en acceptant, dans les faits, que certaines vies pèsent moins que d’autres, que certaines tragédies méritent plus d’attention que d’autres, que certaines souffrances deviennent invisibles à force d’être constantes.
La géopolitique contemporaine, avec ses tensions, ses conflits persistants et ses équilibres fragiles, ne fait que refléter et amplifier cette réalité. Mais au-delà des stratégies et des rapports de force, une question plus fondamentale demeure : quelle valeur accordons-nous réellement à la vie humaine, lorsqu’elle ne nous touche pas directement ?
Car l’indifférence n’est jamais neutre. Elle n’est pas seulement une absence de réaction ; elle est une forme de consentement silencieux. Elle permet à l’inacceptable de durer, à l’injustice de s’installer, à la violence de se normaliser. Elle crée un monde où l’on ne s’indigne plus vraiment, où l’on ne s’étonne plus assez, où l’on ne s’arrête plus pour ressentir.
Et pourtant, au cœur même de cette lassitude, des signes persistent. Des gestes de solidarité, parfois discrets mais réels. Des voix qui s’élèvent, souvent isolées mais déterminées. Des engagements qui refusent la résignation. Ils rappellent que tout n’est pas perdu. Que la capacité de ressentir, de refuser, de défendre, n’a pas totalement disparu — mais qu’elle exige d’être réveillée, entretenue, revendiquée.
C’est peut-être là que réside la véritable portée de Pâques aujourd’hui : non pas dans une célébration rituelle, mais dans un appel exigeant. Un appel à ne pas céder à l’habitude. À ne pas laisser la répétition des drames émousser notre regard. À refuser que la mort devienne une toile de fond acceptable de notre époque.
Car célébrer la vie ne peut pas être un geste abstrait ou ponctuel. C’est une posture. Une vigilance. Une responsabilité partagée. Cela implique de rester attentif, de continuer à s’émouvoir, de ne pas renoncer à cette part de nous qui s’indigne et qui espère.
Peut-être avons-nous moins besoin aujourd’hui de grandes certitudes que de cette capacité simple et essentielle : ne pas nous habituer à l’inacceptable. Ne pas considérer comme normal ce qui devrait continuer à nous troubler. Ne pas détourner le regard lorsque le monde vacille.
Et si, au fond, le véritable sens de Pâques aujourd’hui n’était pas seulement de célébrer la victoire de la vie sur la mort… mais de nous demander, avec lucidité et exigence, si nous sommes encore capables de traverser, à notre manière, nos propres chemins de croix — sans renoncer à défendre la vie partout où elle vacille
Marie Barboza MENDY
Regards croisés d’une Franco-Sénégalaise
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