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Amadou BA : quand le silence devient plus intelligent que le bruit (Par Félix NZALE)



Arrivé 2ème à la présidentielle de 2024, Amadou Bâ, ancien Premier ministre, intrigue par son silence autant qu’il nourrit les spéculations. Dans un Sénégal politique où la parole est souvent utilisée comme une arme de survie, son retrait apparent du débat public tranche avec les habitudes des anciens tenants du pouvoir. Mais ce mutisme est-il une faiblesse, une résignation ou, au contraire, une stratégie mûrement réfléchie ?

Depuis l’alternance de 2024 et l’arrivée au pouvoir du tandem formé par Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko, Amadou Bâ semble avoir choisi une posture rare dans l’histoire politique sénégalaise : celle du recul. Peu de déclarations fracassantes, aucune offensive frontale, presque aucune tentative de reconquête médiatique. Là où beaucoup d’anciens dignitaires auraient multiplié les sorties pour exister politiquement, lui paraît avoir fait le pari inverse qui est de laisser le temps parler.

Ce choix n’est peut-être pas accidentel. Il peut même relever d’une lecture très froide du rapport de forces actuel. Car au lendemain de l’élection présidentielle, le contexte émotionnel et populaire rendait quasiment impossible toute contestation audible du nouveau pouvoir. La victoire du « projet » porté par Pastef ne reposait pas seulement sur une alternance classique ; elle s’inscrivait dans une dynamique quasi historique, nourrie par des années d’opposition, de tensions politiques et d’attentes sociales immenses. Dans une telle atmosphère, toute parole prématurée d’Amadou Bâ aurait probablement été perçue comme celle d’un représentant du « système battu », incapable d’accepter le verdict populaire.

Stratégie d’attente ?

En politique, il existe des moments où l’opposition gagne davantage en observant qu’en attaquant. Or, le nouveau régime sénégalais est confronté à ce que tous les pouvoirs découvrent une fois arrivés aux responsabilités : la difficulté de transformer les promesses en résultats concrets. Gouverner expose. Gouverner oblige. Gouverner use. Et Amadou Bâ, technocrate expérimenté ayant occupé des postes stratégiques dans les finances publiques et à la primature, sait parfaitement qu’entre le discours d’opposition et la gestion de l’État il existe un gouffre immense.

Son mutisme peut donc être interprété comme une stratégie d’attente : laisser le pouvoir s’installer, exercer pleinement, prendre des décisions, affronter les contraintes budgétaires, diplomatiques et sociales, puis observer les contradictions émerger naturellement. Dans cette logique, inutile de combattre un adversaire que l’exercice du pouvoir finit lui-même par fragiliser.

Mais il faut aussi préciser un élément politique essentiel, à savoir qu’Amadou Bâ n’est plus aujourd’hui un simple cadre de l’Alliance pour la République (Apr) ou de l’ancien appareil présidentiel. Il a pris ses distances avec cette logique de dépendance politique en lançant sa propre formation, « Nouvelle Responsabilité ». Ce détail change profondément la lecture de son silence. Car il ne se situe plus uniquement dans l’attente d’un arbitrage venu de l’ancien président Macky Sall ; il travaille aussi à construire sa propre identité politique, distincte à la fois du pouvoir actuel et de l’ancien système.

C’est précisément dans ce contexte que la sortie de Thérèse Faye Diouf prend tout son sens. En appelant Macky Sall à désigner rapidement un leader autour duquel il faudrait se ranger pour « les batailles à venir », elle révèle les interrogations stratégiques qui traversent encore l’ancien camp présidentiel. Une partie de l’Apr semble chercher un nouveau point de ralliement capable de restructurer l’opposition.

Refus de la bataille des ambitions internes

Toutefois cette demande éclaire aussi la singularité de la position d’Amadou Bâ. Parce qu’en créant « Nouvelle Responsabilité », il semble justement avoir voulu sortir de la logique du simple héritier désigné. Son silence peut alors être interprété comme celui d’un homme qui refuse d’entrer trop tôt dans la bataille des ambitions internes et qui préfère laisser mûrir son propre espace politique.

Là où certains réclament déjà un chef de l’opposition, Amadou Bâ paraît miser sur une stratégie plus longue qui est de laisser le régime actuel s’exposer aux réalités du pouvoir tout en construisant progressivement une alternative crédible, moins émotionnelle et davantage fondée sur l’expérience de gestion et la stabilité institutionnelle.

Cette posture présente l’avantage de lui éviter l’usure précoce. Dans les premiers temps d’un nouveau pouvoir porté par une forte adhésion populaire, l’opposition frontale peut vite apparaître comme de l’amertume ou de la nostalgie de l’ancien régime. En restant en retrait, Amadou Bâ laisse plutôt le pouvoir se confronter seul aux attentes immenses qu’il a suscitées.

Et plus le temps avance, plus les difficultés de gouvernance économiques, sociales ou administratives peuvent devenir un terrain favorable à la reconstruction d’un discours alternatif. Une opposition habile sait qu’un argumentaire solide ne se construit pas dans l’émotion immédiate de la défaite, mais dans l’observation méthodique des écarts entre les promesses et la réalité.

Cela dit, cette stratégie reste risquée. En politique, le silence peut aussi être interprété comme une absence de combativité. Et pendant qu’Amadou Bâ construit patiemment son positionnement autour de « Nouvelle Responsabilité », d’autres figures pourraient tenter d’occuper l’espace laissé vacant au sein de l’opposition.Toute la question est donc de savoir si son mutisme actuel prépare un retour politique structuré, ou si le temps politique sénégalais, extrêmement rapide et mouvant, finira par imposer d’autres visages.

Une chose paraît de plus en plus claire, cependant : le silence d’Amadou Bâ ne ressemble pas à un effacement. Il ressemble davantage à une stratégie de décantation politique, celle d’un homme qui semble convaincu qu’après l’ivresse de l’alternance viendra inévitablement le temps du bilan. Et donc celui des nouvelles alternatives.

Félix NZALE

Mercredi 13 Mai 2026 - 14:13


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