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Christopher Okigbo, le poète légendaire du Nigeria enfin traduit en français

Christopher Okigbo, le poète légendaire du Nigeria enfin traduit en françaisConsidéré comme le poète le plus doué de sa génération, le Nigérian Christopher Okigbo est mort pendant la guerre civile qui déchira son pays à la fin des années 1960. Sa poésie inspirée de l’esthétique moderniste occidentale du XXe siècle et des richesses poétiques de sa culture igbo, se pare parfois d’accents guerriers, comme en témoigne le bref volume de ses textes poétiques qui vient de paraître en version bilingue anglais français. Le recueil comporte une introduction par la traductrice Christiane Fioupou et une préface signée Chimamanda Adichie.



Plus de cinquante ans après sa disparition tragique sur le front biafrais, tout au début de la guerre civile, la mémoire du poète Christopher Okigbo continue de hanter la littérature nigériane. C’est ce que rappelle la romancière Chimamanda Ngozi Adichie dans sa préface à Labyrinthes, l’unique recueil de poèmes comptant une centaine de pages, que le poète disparu a laissé à la postérité et qui vient de paraître en français ces jours-ci aux éditions Gallimard. «  Aujourd’hui encore, ce poète fulgurant devenu figure légendaire des lettres africaines continue d’influencer les jeunes générations », écrit l’auteur de L’Autre moitié du soleil.
 
Lorsqu’elle grandissait au Nigeria dans les années 1970-80, la jeune romancière avait appris par cœur, comme le font encore aujourd’hui beaucoup d’écoliers de Lagos et d’Ibadan, les poèmes d’Okigbo, en particulier les vers d’ouverture de son poème culte, « Le Passage », mettant en scène l’adoration d’une déesse aquatique. «  Je ne le comprenais pas, à l’époque, (…) pourtant c’était le seul qui me donnait un sentiment étrange, un frisson de reconnaissance… », ajoute la romancière.
 
Pionnier des lettres nigérianes
 
« Si la jeunesse nigériane et africaine se reconnaît encore aujourd’hui dans la poésie de Christopher Okigbo, sa légende littéraire est née de son vivant  », explique pour sa part la traductrice du poète, Christiane Fioupou. Il était l’un des écrivains les plus doués de sa génération.
 
Né en 1932, Okigbo avec Chinua Achebe et Wole Soyinka constituent les piliers de la littérature nigériane moderne. Ils étaient tous les trois membres du célèbre Mbari Club qui réunissait à l’université d’Ibadan artistes, intellectuels et écrivains qui dans les années qui ont suivi l’indépendance, jetèrent les bases d’une culture nigériane postcoloniale libre et particulièrement féconde. C’est dans ce cadre universitaire, bouillonnant de vitalité et de créativité, que le roman et le théâtre nigérians prirent leur essor sous l’égide d’Achebe et de Soyinka respectivement, alors que leur compère Okigbo ouvrait les pistes d’une poésie africaine anglophone originale.
 
Homme de nombreux talents, ce dernier fut musicien de jazz, sportif de haut niveau, bibliothécaire et éditeur. Passionné de poésie depuis sa prime jeunesse, il s’était imprégné des productions poétiques du monde entier, avant de publier ses premiers poèmes vers la fin des années 1950. Sa poésie, parue dans les pages des magazines littéraires les plus connus de l’époque (Transition, Black Orpheus, The Horn), se voulait résolument moderniste, à mi-chemin entre expérimentations avant-gardistes d’un T.S. Eliot et Ezra Pound et chants de louange traditionnels igbo ou yoruba. Ses contemporains étaient subjugués par la beauté et la promesse de cette poésie. Pour Chinua Achebe, ami du poète et l’un des premiers lecteurs des poèmes épars qui constituent aujourd’hui Labyrinthes, il n’y a « rien dans la poésie nigériane et pas grand-chose dans la poésie en général qui surpasse l’obsédante beauté, la résonance et la clarté mystiques dont sont empreints » les mouvements de ses poèmes.
 
Toutefois, malgré la reconnaissance quasi universelle du talent exceptionnel de Christopher Okigbo, il a fallu attendre plusieurs années pour que l’ensemble de sa production poétique qui compte quelque cent pages, trouve éditeur. Labyrinthes, est publié à titre posthume en 1971 par les éditions Heinemann. Il a fallu ensuite attendre plus d’un demi-siècle pour que des éditeurs étrangers s’intéressent à cette œuvre peu commune. En France, des poèmes isolés d’Okigbo ont été publiés dans les années 1960 dans la revue « Présence Africaine », traduits notamment par le poète mauricien Edouard Maunick. L’initiative de la traduction de Labyrinthes par Professeur Christiane Fioupou, angliciste de renom et traductrice de Wole Soyinka, revient à la Fondation Okigbo, dirigée aujourd’hui par la fille du poète.
 
« Si les éditeurs étrangers ont tardé à traduire Okigbo, c’est parce que, explique la traductrice, cette œuvre a été longtemps considérée comme inaccessible  ». Accusé par ses détracteurs de produire une poésie « hermétique  », « incompréhensible  », « moderniste  », le poète lui-même avait l’habitude de rétorquer, raconte Christiane Fioupou, que le sens lui importait peu. « Il voulait transmettre, explique-t-elle dans sa longue introduction présentant les poèmes, une «  expérience », une image, une musique. Or comment traduire dans une autre langue l’expérience du poème  »
 
C’est ce défi que Christiane Fioupou a relevé avec brio, faisant résolument le choix d’une traduction aussi littérale que possible, et, surtout, en faisant entendre en français les mots, les bribes de textes et de sons puisés dans la poésie du monde entier, qui constituent le substrat de ce qu’elle appelle les «  poèmes-palimpsestes ». « Il a fallu que je relise de Gilgamesh à Joyce en passant par Virgil et T.S. Eliot, tant la culture d’Okigbo était vaste et réellement mondialisée », raconte la traductrice, pour qui l’originalité de la poésie de Christopher Okigbo réside essentiellement dans son esthétique « d’emprunt et de collage » mêlant le global et le local dans lesquels s’est forgée sa poétique. Citant de mémoire les vers du poète (« Tout à coup me faisant loquace / comme tisserin / Convoqué dans le hors-jeu d’un / rêve remémoré »), elle attire l’attention sur la ressemblance entre cet oiseau-tisserand qui glane les brins d’herbe, les fragments de fibres et de lanières pour bâtir son nid et le travail intertextuel qui caractérise l’œuvre d’Okigbo. « La métaphore de l’oiseau-tisserin, fait-elle remarquer, est peut-être l’image qui se rapproche le plus de la pratique scripturale du l’auteur des Labyrinthes pour qui la poésie se forgeait à partir d’emprunts multiples et variés, devenant de tissage en tissage son propre tissage personnel ».

RFI

Samedi 6 Juin 2020 - 13:46


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