Il y a quelque chose de magique dans l'été. Le soleil semble ralentir le temps. Les plages se remplissent. La mer devient une invitation. Les terrasses des restaurants débordent de conversations. Les hôtels affichent complet. Les familles prennent la route. Les avions se remplissent, les bateaux larguent les amarres, les croisières partent vers d'autres horizons. On plante des tentes dans les campings, on installe des transats, on ressort les valises, les appareils photo, les lunettes de soleil sans oublier les chapeaux et les vêtements légers. Les enfants courent jusqu'à la tombée du jour. Les villages retrouvent ceux qui étaient partis. Les villes se vident parfois, tandis que les stations balnéaires se réveillent.
L'été, c'est aussi cela : une promesse de liberté.
Quelques jours loin du travail. Quelques heures sans contraintes. Un repas partagé face à la mer. Une route qui s'ouvre devant soi. Un coucher de soleil que l'on voudrait retenir. Une famille réunie. Des amis retrouvés. Un inconnu rencontré sur une plage. Une conversation qui se prolonge tard dans la nuit.
De Dakar à Saint-Louis, de Saly à la Petite-Côte, de la Méditerranée aux Caraïbes, des côtes africaines aux îles grecques, des campings européens aux grands navires de croisière, l'été possède cette extraordinaire capacité à nous faire croire que le monde nous appartient un instant.
Et peut-être est-ce précisément pour cela qu'il est si révélateur.
Car lorsque les bureaux ferment, lorsque les contraintes se relâchent, lorsque nous sortons de nos habitudes et que nous investissons les espaces publics, nous montrons aussi une autre partie de nous-mêmes.
L'été ne crée pas nos contradictions. Il les expose.
Au Sénégal, il suffit parfois d'observer une plage au fil d'une journée. Le matin, elle est presque parfaite. Le sable respire encore, la mer semble appartenir à tout le monde. Puis les heures passent. Bouteilles, sachets, emballages et restes de repas apparaissent. La musique monte. Les voitures se rapprochent. Chacun cherche son espace, parfois toute la place. Au coucher du soleil, la plage garde les traces de ceux qui sont venus y chercher quelques heures de bonheur.
Nous regardons les déchets. Mais peut-être regardons-nous le mauvais endroit.
Ce que l'été laisse derrière lui n'est pas seulement du plastique. Il laisse une photographie de nous-mêmes.
Pourquoi quelqu'un qui ne jetterait jamais une bouteille au milieu de son salon peut-il accepter de la laisser sur une plage qu'il considère comme un bien commun ? Pourquoi sommes-nous si exigeants avec ce qui nous appartient et si tolérants avec ce qui appartient à tous ?
La question dépasse largement la propreté. Elle touche à notre conception de l'espace public, de la responsabilité et du vivre-ensemble.
Nous voulons être libres. Mais nous supportons de moins en moins la liberté des autres.
Nous voulons faire la fête, mais pas subir le bruit du voisin. Profiter de la plage, mais pas sa foule. Voyager partout, mais nous oublions parfois que les lieux visités sont aussi des lieux habités.
Notre liberté s'arrête-t-elle encore là où commence celle de l'autre ?
La question est universelle. Elle se pose dans les stations balnéaires sénégalaises comme dans les rues de Barcelone, les îles grecques, les côtes françaises ou les destinations asiatiques. Partout, le tourisme est devenu une formidable source de richesse. Mais partout également surgit la même inquiétude : lorsque le territoire devient un produit, que devient celui qui y vit toute l'année ?
Le visiteur reste quelques jours. L'habitant, lui, reste.
Une destination n'est donc pas seulement un décor. C'est un territoire vivant, avec ses habitants, ses ressources, ses équilibres. Accueillir le monde ne devrait jamais signifier étouffer ceux qui l'habitent.
Mais l'été révèle aussi notre rapport à l'image. Nous ne partons plus seulement en vacances. Nous montrons que nous sommes partis. Nous ne mangeons plus seulement au restaurant. Nous photographions notre assiette. Nous ne regardons plus seulement la mer. Nous la filmons.
Nous sommes devenus les touristes de notre propre vie.
Les réseaux sociaux ont transformé les vacances en scène mondiale. Les hôtels deviennent des vitrines, les plages des décors, les croisières des images à publier. Et une étrange compétition s'installe : qui voyage, qui reste, qui part loin, qui possède les plus beaux souvenirs ?
Pendant que certains publient leur bonheur, d'autres regardent. Quelqu'un travaille pendant que les autres se reposent. Quelqu'un compte son argent. Quelqu'un ne peut pas rejoindre sa famille. Quelqu'un est simplement seul.
L'été ne supprime donc pas les inégalités. Il les met parfois en pleine lumière.
Et puis il y a cette autre contradiction : nous cherchons partout la nature préservée, les lieux authentiques, les derniers paradis. Puis nous les photographions. Les images circulent. Les visiteurs arrivent. Les infrastructures se développent. Les déchets augmentent. Et le lieu que nous voulions découvrir précisément parce qu'il était préservé finit par perdre ce qui faisait sa beauté. Nous sommes parfois capables d'aimer un endroit jusqu'à le détruire.
La même contradiction apparaît face au climat. Certains peuvent se réfugier dans des lieux climatisés, d'autres travaillent sous un soleil écrasant. Certains disposent de piscines et de voitures climatisées, d'autres subissent directement la chaleur. L'été devient alors aussi un révélateur des différences sociales.
Voilà pourquoi cette saison mérite mieux que les cartes postales. Elle nous oblige à poser des questions simples. Ai-je le droit de faire la fête sans respecter celui qui dort ? De voyager sans respecter celui qui m'accueille ? De profiter d'une plage sans la préserver ? De publier ma vie sans penser à celui qui la regarde ? D'être libre sans mesurer les conséquences de ma liberté ? Nous avons appris à revendiquer nos droits. Avons-nous appris à assumer nos devoirs ?
C'est peut-être l'une des grandes fragilités de nos sociétés. Nous voulons être libres, mais nous oublions la responsabilité. Nous voulons consommer, mais nous oublions les limites. Nous voulons être heureux, mais nous oublions parfois que les autres ont exactement le même droit au bonheur.
Le problème n'est donc ni africain, ni européen, ni occidental, ni oriental. Il est humain.
Une plage de la Petite-Côte, une rue de Barcelone, une île grecque, un camping français, une station balnéaire marocaine ou une croisière en Méditerranée racontent finalement la même histoire : savons-nous encore habiter le monde ensemble ?
Peut-être faudrait-il alors réinventer le sens des vacances. Réapprendre à regarder plutôt qu'à photographier. À rencontrer plutôt qu'à consommer. À profiter sans détruire. À voyager sans envahir. À faire la fête sans déranger. À partir sans oublier ceux qui restent.
Réussir ses vacances ne devrait peut-être pas seulement signifier avoir vu de beaux paysages. Cela devrait signifier avoir laissé derrière soi un monde un peu plus beau qu'on ne l'a trouvé.
Nous croyons que l'été est une parenthèse. Nous croyons qu'il nous éloigne de nos problèmes, de nos contradictions, de nos responsabilités. C'est peut-être exactement l'inverse.
L'été est un miroir. Il nous montre lorsque nous cessons de porter nos costumes habituels. Il montre notre générosité, mais aussi notre égoïsme. Notre hospitalité, mais aussi notre indifférence. Notre désir de liberté, mais aussi notre difficulté à accepter les limites. Notre amour de la nature, mais aussi notre capacité à la détruire. Notre bonheur, mais aussi notre solitude. Notre réussite, mais aussi l'inégalité de ceux qui regardent.
Alors, lorsque octobre arrivera, les plages seront nettoyées, les valises rangées, les campings démontés, les croisières reparties, les hôtels moins remplis et les photographies de vacances enfouies dans nos téléphones. Mais une question demeurera.
Qu'aurons-nous laissé derrière nous ?
Des déchets ? Des nuisances ? Des images ? Des souvenirs ? Ou quelque chose de plus précieux : un peu de respect, un peu de générosité, un peu de responsabilité ? Car au fond, ce que l'été révèle n'est pas seulement ce que nous cachons. Il révèle surtout ce que nous sommes lorsque personne ne nous oblige à être meilleurs.
Et c'est peut-être la vérité la plus dérangeante de toutes : le monde que nous dénonçons chaque jour est souvent le monde que nous fabriquons nous-mêmes, un geste après l'autre, un renoncement après l'autre, une indifférence après l'autre.
L'été ne passera pas seulement. Il nous aura regardés.
Marie Barboza MENDY
Regards Croisés d’une Franco-Sénégalaise
mendymarie.b@gmail.com
Tél. 78 291 83 25
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