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En Iran, «aujourd'hui, on ne sait pas vraiment qui gouverne»



En Iran, «aujourd'hui, on ne sait pas vraiment qui gouverne»
Qui détient aujourd'hui la réalité du pouvoir en Iran ? La question est régulièrement posée, notamment par l'administration Trump. Elle explique ainsi la difficulté à faire avancer les négociations. Il y a d'une part un président et son ministre des Affaires étrangères, qui font partie du camp modéré ; de l'autre, il y a Mojtaba Khamenei, nouveau guide suprême depuis l'assassinat d'Ali Khamenei, au premier jour de la guerre israélo-états-unienne contre l'Iran, le 28 février 2026. Ce dernier est décrit comme tenant d'une ligne dure, proche de l'armée idéologique du régime, les Gardiens de la révolution. Entretien avec Jonathan Piron, historien spécialiste de l'Iran et chercheur associé au Groupe de recherche et d'information sur la paix et la sécurité (GRIP) à Bruxelles.
 
Massoud Pezeshkian a déclaré, mercredi 5 août, que la communication avec Mojtaba Khamenei est « très difficile en ce moment ». À quelles difficultés faisait-il référence ? Ou pouvait-il faire référence ?
 
Jonathan Piron : Les difficultés d'accès au nouveau guide suprême iranien sont connues depuis longtemps. On sait qu'il se cache. Tout d'abord parce qu'il a été blessé dans les attaques qui ont tué son père, mais aussi parce qu'il y a une volonté de cacher le guide pour éviter que de nouvelles frappes ne viennent le tuer. Mais tout cela rend aussi finalement très compliqué l'exercice du pouvoir en lui-même puisque le guide n'a pas été vu, ni même entendu, depuis le début du conflit. Cela amène beaucoup de spéculations sur son réel état de santé, voire même des rumeurs sur un possible décès. Et donc, les déclarations qui viennent alors, notamment du président de la République, sont intéressantes à suivre parce qu'elles confirment finalement un état des lieux qui est très clair : aujourd'hui, on ne sait pas vraiment qui gouverne en Iran et dans quel état physique se trouve le guide suprême actuel.
 
Il faisait référence à des difficultés de communication et non à des difficultés d'entente politique...
 
Quand on parle des difficultés à atteindre le guide suprême, elles se réfèrent à une difficulté de le rencontrer physiquement. Il y a des rumeurs qui circulent, notamment relayées par certains médias de la diaspora, qui font état de rencontres qui ont parfois lieu, mais dans des circonstances où le guide n'est pas très visible et où tout cela est très encadré.
 
Cela pose des questions sur la manière dont le pouvoir est exercé. Mais pour le moment, on voit qu'il y a quand même une cohésion à l'intérieur du pouvoir iranien, que les dissidences semblent se taire et que les différents cercles du cœur du pouvoir parviennent à s'entendre, comme ils l'ont d'ailleurs souvent fait par le passé. Mais il est évident que la manière dont le pouvoir s'exerce est finalement très différente de celle du précédent guide iranien, qui était Ali Khamenei.
Il y a différentes tendances au sein du régime iranien. Le président Pezeshkian incarne un camp qui se revendique modéré et Mojtaba Khamenei est présenté comme tenant d'une ligne plus radicale. Mais on ne voit pas de fracture s'opérer au sein de la classe dirigeante iranienne ?
 
Ce qui est assez remarquable, c'est qu'à la suite du conflit et des négociations qui sont menées entre le régime iranien et les États-Unis, il n'y a pas vraiment de dissension majeure sur la conduite des négociations. On sent que le régime iranien a une stratégie, une ligne et une manière de percevoir l'acteur américain qui fait consensus.
 
En Iran, on sait de longue date que le président de la République est un acteur un peu mineur sur les grandes orientations stratégiques. C'est d'autant plus flagrant avec le président actuel, Massoud Pezeshkian, qui est arrivé au pouvoir il y a deux ans, le 28 juillet 2024, et qui finalement a très peu de marge d'action sur cette stratégie. Elle est essentiellement entre les mains de Mojtaba Khamenei et de son entourage, mais aussi des Gardiens de la révolution. Et donc, ce n'est pas lui qui va dicter les marches à suivre de l'Iran. Il est plus une sorte d'exécutant qui va essayer tant qu'il peut de commenter l'actualité, mais pas vraiment d'avoir de prise dessus. Les cercles traditionnels qui peuvent peser sur la stratégie, ce sont les Gardiens de la révolution. Ce sont aussi les ultraconservateurs qui se retrouvent autour de Mojtaba Khamenei. Mais ce n'est pas le président de la République et encore moins le ministre des Affaires étrangères.
 
On est aussi dans la situation où la personnalité de Massoud Pezeshkian est beaucoup plus effacée que celle des présidents précédents. Souvenons-nous que c'était Hassan Rohani, président entre 2013 et 2021, qui avait dirigé les négociations sur le nucléaire. Ici, Massoud Pezeshkian est beaucoup plus loin. Les circonstances (la guerre et la désignation d'un nouveau guide suprême, NDLR) l'ont relégué plus loin, mais sa personnalité est aussi plus faible que celle des précédents présidents de la République.
 
Il y a depuis plusieurs semaines des rumeurs persistantes concernant une éventuelle démission de Massoud Pezeshkian. Est-ce qu'on est là face à une stratégie de déstabilisation du régime dans un contexte de guerre, ou est-ce qu'il pourrait y avoir une part de vrai ?
 
Il faut toujours être prudent sur les annonces qui viennent d'informations venant des coulisses du pouvoir iranien. On sait que celui-ci est très peu transparent ; on est dans une situation de dictature. Et en plus, il y a différents cercles du pouvoir. Et dans la situation actuelle, encore moins d'informations vérifiées ne nous parviennent.
 
Il semble en tout cas certain qu'il y a des signaux qui viennent du président Pezeshkian montrant une forme de lassitude, ou en tout cas de critique par rapport à son faible rôle. Mais elle remonte déjà à avant le conflit où il y avait notamment des tensions entre le cabinet. Le Parlement, qui est dominé par les ultraconservateurs, voulait forcer certains membres de son administration à démissionner.
 
Maintenant, est-ce que sa démission entraînerait une crise de régime ? Certainement pas. Il pourrait être vite remplacé. D'ailleurs, il y a certainement des candidats ultraconservateurs qui pourraient lui succéder. Le cœur du pouvoir, encore une fois, n'est pas aux mains du président de la République, mais dans d'autres milieux. Et le président de la République est finalement plus un exécutant qu'un vrai décideur.

RFI

Jeudi 6 Août 2026 - 19:12


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