Il y a des chroniques qui racontent une réalité. Et puis il y a celles qui, chemin faisant, commencent à révéler quelque chose que nous n’avions pas nécessairement prévu.
Avec « La Valise invisible », nous avions demandé à nos lecteurs ce qu’ils rapportaient de leurs voyages, de leurs expériences, de leurs rencontres et de leurs vies ailleurs.
Avec « Les Passeurs d’ailleurs », nous avons posé une deuxième question : que faisons-nous de ce que nous avons appris lorsque nous revenons parmi les nôtres ?
Vos réactions, vos réflexions, vos propositions et les échanges qui ont suivi nous obligent aujourd’hui à regarder un peu plus loin.
Un constat revient. Derrière beaucoup de vos valises invisibles, derrière beaucoup de vos expériences, de vos souvenirs et de vos projections, il y a un même désir : apprendre, transmettre, former et donner aux générations qui arrivent les moyens de comprendre leur époque pour mieux construire la leur. Autrement dit, vos valises ne sont pas seulement remplies d'idées. Elles sont remplies de possibilités éducatives.
Et cette découverte mérite que nous nous y arrêtions. Parce qu'au fond, lorsqu'une enseignante nous parle d'une méthode découverte ailleurs, lorsqu'un entrepreneur évoque une compétence qu'il aimerait transmettre, lorsqu'un professionnel raconte une expérience qui pourrait servir à des jeunes, lorsqu'un voyageur rapporte une autre manière d'apprendre ou lorsqu'un lecteur imagine déjà ce que l'intelligence artificielle pourrait apporter à la formation, une même question apparaît : Que faisons-nous de tout cela ?
Nous pouvons continuer à admirer les bonnes expériences des autres. Nous pouvons continuer à raconter les réussites observées ailleurs. Nous pouvons continuer à constater que certains systèmes éducatifs ont pris de l'avance, que certaines formations répondent mieux aux mutations du monde, que certains jeunes disposent d'outils que d'autres n'ont pas. Ou nous pouvons décider de transformer ces constats en transmission. Car l'éducation n'est pas seulement ce qui se passe entre les murs d'une école. La formation n'est pas seulement l'apprentissage d'un métier.
Éduquer, c'est apprendre à regarder. Former, c'est apprendre à faire. Transmettre, c'est permettre à quelqu'un d'aller plus loin que celui qui lui a ouvert la porte.
Et dans un monde bouleversé par le numérique, l'intelligence artificielle, les transformations du travail, les nouveaux métiers, les crises environnementales et les mutations sociales, cette mission devient plus importante que jamais. Nous ne pouvons pas demander à la jeunesse de construire le monde de demain avec les seuls outils d'hier.
Mais attention. Il ne s'agit pas de remplacer l'éducation par la technologie. Il ne s'agit pas de croire que l'intelligence artificielle saura éduquer à notre place. Il ne s'agit surtout pas de transformer nos enfants en simples utilisateurs de machines. L'enjeu est beaucoup plus profond. Il s'agit de leur apprendre à comprendre l'outil, à l'utiliser, à le questionner, à créer avec lui et parfois à lui résister.
L'intelligence artificielle peut produire une image, un texte, une vidéo, une musique, une analyse. Mais elle ne peut pas décider à la place d'un jeune de ce qu'il veut devenir. Elle ne peut pas remplacer sa curiosité. Elle ne peut pas porter son courage. Elle ne peut pas apprendre à sa place la responsabilité, l'empathie, l'esprit critique ou le sens du collectif.
Voilà pourquoi le véritable défi n'est peut-être pas seulement de donner l'IA à notre jeunesse. C'est de donner à notre jeunesse les moyens de devenir intelligente avec l'IA. Et cela commence par l'éducation. Cela continue par la formation. Et cela s'accomplit par la possibilité de créer. Car nous avons peut-être trop longtemps regardé les jeunes comme des bénéficiaires de dispositifs conçus pour eux.
Et si nous commencions à les regarder comme des créateurs de solutions ? Un jeune qui apprend à interviewer peut devenir reporter. Un jeune qui apprend à raconter une histoire peut devenir auteur. Un jeune qui découvre l'image peut devenir créateur. Un jeune qui apprend à utiliser l'intelligence artificielle peut imaginer une solution nouvelle. Un jeune qui comprend son territoire peut en devenir l'un des meilleurs ambassadeurs. Un jeune à qui l'on donne la possibilité de créer ne demande plus seulement : « Que peut-on faire pour moi ? » Il commence à demander : « Qu'est-ce que je peux faire pour les autres ? » C'est peut-être là que l'éducation rejoint la citoyenneté.
Nous avions promis de ne pas simplement recueillir vos valises. Nous avions promis d'en faire quelque chose. Alors faisons-en quelque chose. Imaginons un espace où l'éducation, la formation, la créativité, le reportage, les métiers de l'image, le numérique et l'intelligence artificielle puissent se rencontrer. Un espace où un jeune puisse apprendre à observer son environnement, à poser des questions, à raconter son territoire, à réaliser un reportage, à créer une image, à comprendre les nouveaux outils numériques, à développer une idée et, surtout, à croire qu'une idée née dans son quartier peut avoir une valeur bien au-delà de son quartier. Un espace où les adultes ne viennent pas seulement parler aux jeunes, mais partager avec eux leurs valises invisibles. Un espace où la diaspora ne serait pas seulement une communauté qui regarde son pays d'origine à distance, mais une formidable réserve de compétences, d'expériences et de transmission. Un espace où l'intelligence artificielle ne serait pas présentée comme une menace abstraite, mais comme un outil à apprivoiser avec discernement. Un espace où apprendre et créer seraient deux façons différentes de préparer l'avenir.
C'est dans cette réflexion qu'une idée a commencé à prendre forme. L'Académie des Jeunes Créateurs et Reporters. Le nom importe finalement moins que l'ambition.
L'ambition serait de créer une passerelle entre éducation, formation, création, citoyenneté et intelligence artificielle, en donnant aux jeunes l'occasion d'apprendre autrement et de produire eux-mêmes des contenus, des récits, des projets et des solutions.
Une académie qui ne demanderait pas seulement aux jeunes d'écouter. Mais de regarder. De chercher. D'enquêter. D'apprendre. D'expérimenter. De créer. De transmettre. Et pourquoi pas, demain, de devenir eux-mêmes des passeurs.
L'Académie des Jeunes Créateurs et Reporters pourrait devenir une inspiration citoyenne, portée par celles et ceux qui pensent que l'éducation et la formation sont l'affaire de tous.
Une école peut apporter ses compétences. Un professionnel peut apporter son expérience. Un entrepreneur peut ouvrir une porte. Un journaliste peut transmettre son regard. Un artiste peut apprendre à créer. Un spécialiste de l'intelligence artificielle peut apprendre à comprendre les nouveaux outils. Une collectivité peut offrir un espace. Une association peut accompagner. La diaspora peut transmettre. Et les jeunes, eux, peuvent transformer tout cela en possibles. C'est peut-être cela, finalement, la véritable économie de la valise invisible. Nous ne demandons pas ce que chacun peut donner financièrement. Nous demandons ce que chacun peut transmettre et amener sa pierre a l’édifice..
Il nous appartient donc de choisir ce que nous voulons en faire. Nous pouvons subir les transformations du monde. Ou apprendre à nos jeunes à y prendre leur place. Nous pouvons continuer à attendre que les solutions viennent d'ailleurs. Ou devenir nous-mêmes des producteurs de solutions. Nous pouvons considérer nos différences comme des frontières. Ou faire de nos expériences différentes une richesse commune.
C'est précisément ce que nous avons appris avec La Valise invisible. Puis avec Les Passeurs d'ailleurs.
La valise contenait des idées. Les passeurs leur ont donné des chemins. La prochaine étape pourrait être de leur donner des destinataires : nos jeunes.
Peut-être qu'au fond, nous nous sommes trompés sur la véritable question à poser. Nous demandions : « Qu'avez-vous dans votre valise invisible ? » Puis : « Êtes-vous prêts à devenir des passeurs ? »
Aujourd'hui, nous pouvons poser une troisième question : « À qui allons-nous transmettre tout cela ? » La réponse est devant nous. À cette jeunesse qui cherche sa voie. À celle qui veut apprendre. À celle qui veut créer. À celle qui veut comprendre l'intelligence artificielle sans perdre son intelligence humaine. À celle qui possède déjà des talents que nous n'avons pas encore appris à regarder.
Alors, si Regards Croisés a promis d'exploiter vos valises, faisons ensemble le premier pas. Ne cherchons pas seulement à remplir une académie. Cherchons à remplir des valises invisibles de jeunes : de savoirs, de compétences, de curiosité, de créativité, d'esprit critique et de confiance.
Et peut-être qu'un jour, lorsqu'ils partiront à leur tour découvrir le monde, ils ne reviendront pas seulement avec des souvenirs. Ils reviendront avec de nouvelles idées. Et ils auront, eux aussi, quelque chose à transmettre.
Parce que la plus belle réussite d'une génération n'est pas d'avoir tout gardé pour elle. C'est d'avoir suffisamment appris pour pouvoir apprendre aux autres.
Regards Croisés — parce qu'une idée devient vraiment utile lorsqu'elle trouve quelqu'un à qui la transmettre.
Marie Barboza MENDY
Regards Croisés d'une Franco-Sénégalaise
Mendymarie.b@gmail.com
Tél. 78 291 83 25
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