Il aura suffi d’une initiative citoyenne pour remettre une question essentielle au cœur de nos conversations. Au Sénégal, des compatriotes se sont récemment mobilisés autour de Mamadou Pène, affectueusement appelé Modou Pène, figure du théâtre et du cinéma, aujourd’hui octogénaire. Une cagnotte solidaire a été lancée pour lui témoigner reconnaissance et soutien. L’information, relayée par la presse au début du mois d’octobre, a suscité de nombreuses réactions et réveillé une interrogation que nous aurions tort de laisser retomber avec l’émotion du moment : que faisons-nous de nos grandes figures tant qu’elles peuvent encore entendre nos applaudissements, serrer nos mains et recevoir notre affection ? Derrière cette mobilisation, il y a davantage qu’une aide matérielle. Il y a la volonté de réparer, au moins symboliquement, un oubli que tant de sociétés finissent par considérer comme une fatalité.
Car Mamadou Pène n’est pas seulement un comédien. Il est de ces passeurs qui, par la magie du théâtre, du cinéma et de la télévision, ont accompagné des générations entières. Il appartient à cette famille d’artistes dont les visages, les voix et les personnages finissent par entrer dans nos maisons, nos souvenirs et notre langage quotidien. Nous avons ri avec eux, grandi avec eux, parfois appris à regarder la société autrement grâce à eux. Pourtant, lorsque les projecteurs s’éteignent et que les années passent, le public poursuit sa route, les modes changent et les nouvelles générations découvrent d’autres visages. L’artiste, lui, reste avec son œuvre, ses souvenirs, ses besoins et cette question silencieuse : que reste-t-il de toute une vie consacrée aux autres lorsque les applaudissements se font plus rares ?
La mobilisation autour de Modou Pène nous oblige à regarder cette réalité en face. Elle ne doit pas être comprise comme une simple opération de générosité destinée à soulager un homme au soir de sa vie. Elle doit surtout nous interroger sur notre manière collective de reconnaître le mérite. Pourquoi faut-il parfois qu’un artiste vieillisse, qu’un écrivain s’efface, qu’un enseignant se retire ou qu’un bâtisseur se retrouve dans le besoin pour que nous découvrions soudain l’étendue de ce qu’il nous a apporté ? Pourquoi la gratitude se réveille-t-elle si souvent au moment où elle ne peut plus changer grand-chose à la vie de celui qui la reçoit ?
À cette interrogation, le Sénégal n’est pourtant pas sans réponse. En septembre 2025, Cheikh Ndigel Lô a été célébré à l’occasion de ses 50 ans de carrière musicale et de ses 70 ans. Une soirée de gala, accompagnée d’une exposition retraçant son parcours, a permis au public de redécouvrir les étapes d’une vie consacrée à la musique. En octobre de la même année, à Saint-Louis, Souleymane Faye a lui aussi été honoré pour ses cinq décennies de création, tandis que des responsables culturels appelaient explicitement à valoriser les grandes figures de leur vivant.
Ces initiatives prouvent que nous savons faire. Elles montrent aussi que la reconnaissance ne devrait pas dépendre du hasard d’une mobilisation, de la disponibilité d’un mécène ou de l’émotion provoquée par une publication dans la presse. Elle devrait devenir une culture, une pratique régulière, une responsabilité partagée entre les pouvoirs publics, les collectivités territoriales, les entreprises, les médias, les associations et les citoyens.
Car honorer un grand homme ou une grande femme ne signifie pas nécessairement organiser une cérémonie coûteuse, dresser une statue ou remettre un trophée. Cela peut commencer par une visite, une parole publique, un témoignage enregistré, une œuvre rééditée, une archive préservée, une rencontre avec la jeunesse, une pension décente, un accompagnement social ou simplement un merci prononcé à temps. La grandeur d’un hommage ne se mesure pas au prix des fleurs, mais à la sincérité du geste et à ses conséquences dans la vie de celui ou celle qui le reçoit.
Nous avons parfois confondu l’hommage avec le cérémonial. Nous aimons les estrades, les discours solennels, les photographies officielles et les applaudissements de circonstance. Mais que vaut une ovation si, le lendemain, celui que nous avons célébré retourne à l’isolement ? Que vaut un titre honorifique si l’artiste ne peut plus vivre dignement de son travail ? Que vaut une reconnaissance publique si elle ne s’accompagne d’aucun effort pour conserver, transmettre et faire connaître son héritage ?
La question dépasse largement le monde des arts. Nos héros ne sont pas tous célèbres. Il y a les enseignants qui ont formé des milliers d’élèves sans jamais apparaître dans les journaux ; les infirmiers et les médecins qui ont consacré des nuits à sauver des vies ; les chercheurs qui ont poursuivi leurs travaux loin des projecteurs ; les écrivains qui ont donné une voix à nos silences ; les journalistes qui ont documenté notre histoire ; les femmes qui ont porté des familles et des communautés à bout de bras ; les artisans, les agriculteurs, les bâtisseurs et les acteurs associatifs dont le travail quotidien maintient debout des pans entiers de notre société.
Combien de ces femmes et de ces hommes partiront sans avoir entendu ce que nous aurions dû leur dire ? Combien découvriront, trop tard, que leur contribution était précieuse ? Et combien de savoirs, de récits, de techniques, de souvenirs et d’expériences disparaîtront avec eux faute d’avoir été recueillis à temps ?
Regardons maintenant au-delà de nos frontières. Le 6 octobre 2026, Lionel Messi a vécu en Argentine une soirée d’adieux chargée d’émotion, à l’occasion de ce qui était présenté comme sa dernière sélection nationale. Une foule immense, des chants, un maillot géant, des hommages audiovisuels et des images projetées dans le ciel ont accompagné ce moment. Au-delà du football, le pays célébrait un homme qui avait contribué à écrire une page majeure de son histoire sportive et à fédérer des millions de personnes autour d’une même émotion.
Bien sûr, Messi est un champion mondial, dont la notoriété et les moyens n’ont rien de comparable avec ceux de nombreux artistes africains. Mais c’est précisément ce contraste qui mérite notre attention. Une nation peut décider de transformer la reconnaissance en événement collectif. Elle peut raconter le parcours d’un enfant devenu une figure mondiale, rappeler les épreuves traversées, associer les nouvelles générations à sa mémoire et faire de la gratitude un moment de communion. Pourquoi ne saurions-nous pas, nous aussi, célébrer nos propres talents avec cette même conviction, en adaptant naturellement les moyens à nos réalités ?
En France aussi, des parcours et des événements nous rappellent que la reconnaissance des grandes figures est une manière d’écrire l’histoire, de transmettre des valeurs et de donner aux générations futures des raisons d’être fières. Mais cette reconnaissance prend tout son sens lorsqu’elle ne se limite pas aux cérémonies officielles. L’entrée de Missak et Mélinée Manouchian au Panthéon, le 21 février 2024, a ainsi fait revivre le combat de ces résistants étrangers qui avaient choisi la France et payé de leur vie leur engagement pour la liberté. D’autres figures, comme Joséphine Baker, Simone VEIL, Robert BADINTER, Marie CURIE ont également été honorées pour leur parcours artistique, leur engagement dans la Résistance et leur combat contre le racisme et pour la justice. Ces hommages rappellent qu’une nation peut reconnaître la contribution de celles et ceux qui ont marqué son destin, au-delà de leurs origines et des frontières.
À l’inverse, l’hommage national rendu à Jean-Paul Belmondo aux Invalides, en septembre 2021, après sa disparition, a montré combien un artiste peut incarner une époque et rassembler plusieurs générations. La foule venue lui témoigner son affection, les applaudissements prolongés et les mots prononcés en son honneur ont révélé l’attachement profond du public à celui que beaucoup appelaient affectueusement « Bébel ».
Mais cette émotion collective nous ramène à l’essentiel : pourquoi faut-il si souvent attendre la disparition d’un artiste pour mesurer publiquement ce qu’il a représenté dans nos vies ? Le Panthéon inscrit les grandes figures dans l’éternité nationale ; les hommages populaires témoignent de l’affection d’un peuple. Pourtant, ni les monuments ni les cérémonies ne devraient nous dispenser d’une reconnaissance plus immédiate, plus humaine, plus concrète. Car la plus belle manière d’honorer une vie n’est-elle pas de faire savoir à ceux qui nous ont tant donné, pendant qu’ils sont encore là pour nous entendre, combien leur présence compte ?
L’Europe, l’Afrique et le reste du monde possèdent leurs monuments, leurs distinctions, leurs prix, leurs académies, leurs festivals et leurs cérémonies. Mais aucun dispositif, si prestigieux soit-il, ne peut remplacer cette évidence : la reconnaissance la plus juste est celle qui atteint la personne avant que le silence ne s’installe. Il ne s’agit pas de copier les modèles étrangers, encore moins de mesurer la valeur de nos héros à la taille des célébrations organisées ailleurs. Il s’agit de comprendre qu’une société se raconte aussi à travers les personnes qu’elle choisit de mettre en lumière.
Et si nous commencions par dresser, dans nos communes, nos quartiers, nos écoles et nos institutions, un inventaire vivant de celles et ceux qui ont contribué à notre histoire ? Si chaque collectivité prenait l’habitude de célébrer régulièrement ses anciens enseignants, ses artistes, ses femmes de courage, ses chercheurs, ses artisans et ses bâtisseurs ? Si nos médias consacraient davantage de place aux parcours remarquables de personnes encore vivantes, au lieu de les redécouvrir presque exclusivement dans les pages nécrologiques ? Si nos établissements scolaires invitaient ces témoins à raconter leur histoire aux jeunes générations ? Si les entreprises et les mécènes comprenaient que soutenir un ancien artiste ou préserver les archives d’un créateur peuvent être un acte de responsabilité culturelle aussi important que financer un événement ponctuel ?
Nous n’avons pas besoin d’attendre une grande réforme pour commencer. Il faut de la volonté, de l’organisation et une certaine idée de la dignité humaine. Il faut également éviter un autre piège : celui qui consiste à réserver les honneurs aux seuls personnages célèbres, aux figures proches du pouvoir ou aux personnalités dont la notoriété garantit une forte visibilité. Les héros d’une société ne se résument ni aux vedettes ni aux hommes de pouvoir. Certains ont transformé des vies sans jamais posséder de tribune. D’autres ont construit des ponts entre les générations, transmis une langue, sauvegardé une tradition ou défendu une cause sans attendre de récompense.
Le mérite ne devrait pas avoir besoin d’un scandale, d’une cagnotte ou d’un dernier adieu pour être reconnu. Et la solidarité ne devrait pas se substituer à une politique durable de protection sociale et de valorisation des métiers de la culture. Une cagnotte peut répondre à une urgence ; elle ne saurait, à elle seule, régler les difficultés structurelles auxquelles sont confrontés tant d’artistes après des décennies de travail. Il nous faut donc conjuguer les gestes du cœur avec les mécanismes de la responsabilité collective.
Au fond, la question n’est pas de savoir si nous avons des héros. Nous en avons. Ils sont parmi nous, dans nos villages, nos villes, nos studios, nos salles de classe, nos ateliers et nos scènes de théâtre. La véritable question est de savoir si nous sommes capables de les reconnaître avant que leur absence ne nous révèle l’étendue de notre ingratitude.
Les fleurs déposées sur une tombe témoignent de notre souvenir ; celles que nous offrons à une personne vivante témoignent de notre reconnaissance. Les premières consolent parfois ceux qui restent. Les secondes peuvent encore illuminer le cœur de celui qui les reçoit. Alors, au Sénégal, en France comme ailleurs, cessons de faire de nos disparus les seuls bénéficiaires de notre gratitude. N’attendons pas que les voix se taisent pour raconter leur beauté, que les mains se reposent pour saluer leur travail, ni que les fauteuils restent vides pour mesurer la place qu’occupaient ceux qui les habitaient. Un peuple ne grandit pas seulement par les héros qu’il célèbre dans ses livres d’histoire ; il grandit aussi par la manière dont il prend soin de ses héros encore vivants. Fleurissons-les aujourd’hui. Demain, il sera peut-être trop tard.
Marie Barboza MENDY
Regards Croisés d'une Franco-Sénégalaise
Mendymarie.b@gmail.com
Tél. 78 291 83 25
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