La mort d’Astou Pierre, succombant aux brûlures provoquées par l’acide que lui aurait versé son compagnon, devrait à elle seule nous imposer le silence. Mais derrière ce drame effroyable, d’autres violences surgissent, presque chaque semaine, dans nos maisons, nos familles et nos rues. Une coépouse qui meurt après une dispute. Un mari agressé à l’eau bouillante. Une femme battue et étranglée pour une querelle dérisoire. Un fils qui lève la main sur ceux qui lui ont donné la vie. Et soudain, une question devient impossible à éviter : qu’est-il arrivé à notre capacité de nous parler sans nous détruire ? Dans une société longtemps attachée à la parole, à la médiation et au respect de l’autre, comment en sommes-nous arrivés à laisser la colère prendre si souvent le dessus sur la raison ? Ce ne sont pas seulement des faits divers. Ce sont des signaux. Et peut-être devons-nous avoir le courage de les regarder comme tels.
Car lorsque la violence pénètre dans la maison, elle ne s'arrête jamais véritablement à la porte de la maison. Elle finit par gagner le quartier, l’école, la rue, le lieu de travail, les réseaux sociaux, l’espace public. Elle devient une manière de répondre à la frustration, à la contrariété, à la jalousie, à l’humiliation, au désaccord. On ne discute plus : on menace. On ne convainc plus : on impose. On ne supporte plus la contradiction : on frappe.
Mais comment une société que nous avons longtemps décrite comme celle de la parole, de la médiation, du voisinage, de la solidarité, de la famille élargie et du respect des anciens peut-elle laisser s’installer une telle banalisation de la brutalité ?
La question mérite mieux qu’une condamnation morale prononcée après chaque drame.
Qu’avons-nous perdu en chemin ? Peut-être d’abord quelque chose de fondamental : l’apprentissage du désaccord. Vivre ensemble ne signifie pas penser pareil. Être mari et femme ne signifie pas ne jamais se disputer. Être coépouses, frères, sœurs, parents ou enfants ne signifie pas être condamnés à l’harmonie permanente. Une société humaine est faite de frustrations, de conflits d’intérêts, de jalousies, de différences, de blessures et de malentendus. Mais elle invente normalement des mécanismes pour que le désaccord ne devienne pas destruction.
Or quelque chose semble se fissurer. La famille, qui devrait être le premier lieu où l’on apprend la maîtrise de soi, devient parfois le théâtre de rapports de force. Le père n’est plus toujours entendu par son fils. La mère n’est plus toujours protégée par les siens. Le conjoint devient parfois l’adversaire. La coépouse devient une rivale à abattre. Et l’enfant lui-même peut devenir victime d’une colère qui le dépasse.
Il serait pourtant trop facile de désigner un seul coupable. La responsabilité est collective. Elle concerne les parents, lorsqu’ils renoncent à transmettre l’autorité sans violence et le respect sans humiliation. Elle concerne l’école, lorsqu’elle ne dispose plus toujours des moyens d’apprendre aux enfants à gérer leurs émotions, leurs frustrations et leurs conflits. Elle concerne les adultes qui banalisent devant les plus jeunes les insultes, les menaces et les humiliations. Elle concerne les hommes, lorsqu’une certaine conception de la virilité transforme l’autorité en domination. Elle concerne aussi les femmes lorsqu’elles recourent à leur tour à la violence comme moyen de vengeance ou de règlement d’un conflit. Elle concerne les familles qui préfèrent parfois étouffer une situation grave pour préserver les apparences. Elle concerne enfin toute la société lorsque nous nous habituons à entendre : « ce sont leurs affaires ». Non. Lorsqu’une violence familiale devient répétitive, elle cesse d’être seulement une affaire privée.
Elle devient une question de société. Les données disponibles devraient d’ailleurs nous empêcher de minimiser le phénomène. L’enquête nationale de référence sur les violences faites aux femmes montre l’ampleur des violences physiques, psychologiques, sexuelles et économiques au Sénégal. Elle révèle notamment qu’une femme sur trois a subi au moins une forme de violence au cours des douze derniers mois précédant l’enquête. Derrière les statistiques, il y a des femmes, des hommes, des enfants, des familles qui continuent parfois à vivre avec la peur, la honte ou le silence.
Et il faut aussi accepter une vérité qui dérange : la violence n’a pas de sexe unique. Il faut protéger les femmes lorsqu’elles sont battues. Il faut aussi entendre les hommes lorsqu’ils sont victimes. Il faut protéger les enfants lorsqu’ils sont agressés par des adultes. Il faut protéger les parents lorsqu’ils sont maltraités par leurs propres enfants. Il faut condamner la violence sans chercher à lui trouver une excuse en fonction de celui ou de celle qui la commet. Parce que frapper n’est pas un droit. Menacer n’est pas une preuve d’autorité. Humilier n’est pas éduquer. Et se venger n’est pas se faire justice.
Mais cette interrogation sénégalaise peut-elle rester enfermée dans nos frontières ?
Regardons ailleurs. En France, au moment même où nous écrivons ces lignes, des centaines de lycées sont touchés par un mouvement de protestation qui a commencé autour de revendications liées aux conditions d’enseignement, aux classes surchargées, au manque d’enseignants et aux conditions matérielles des établissements. Mais, en quelques jours, certaines manifestations ont basculé dans des affrontements violents avec les forces de l’ordre, avec des dégradations, des incendies, des agressions et des milliers d’interpellations.
Là encore, il serait trop facile de résumer la situation à « des jeunes violents » ou à « une police violente ». Le problème est plus profond. Une revendication légitime peut être défigurée par la violence ; une réponse institutionnelle peut à son tour aggraver la tension ; une jeunesse qui ne se sent pas entendue peut perdre confiance dans la parole ; un pouvoir qui ne sait plus dialoguer peut finir par ne répondre qu'avec la force.
Et voilà peut-être le point de rencontre entre Dakar, Saint-Louis, Grenoble, Saint-Denis ou Strasbourg : quand la parole ne suffit plus, que fait-on ? Frappe-t-on ? Menace-t-on ? Humilie-t-on ? Détruit-on ? Ou apprend-on à écouter avant que la colère ne devienne irréversible ?
La question est universelle. Nos sociétés sont différentes. Nos cultures, nos histoires et nos institutions ne sont pas les mêmes. Mais partout, quelque chose nous rassemble : nous sommes devenus des sociétés de tension. Tension économique, tension sociale, tension familiale, tension identitaire, tension générationnelle, tension numérique. Les réseaux sociaux accélèrent tout : une humiliation devient virale, une provocation appelle une autre provocation, une rumeur devient certitude, une colère individuelle devient parfois colère collective.
Et l’enfant regarde. Il apprend. Il observe comment les adultes règlent leurs différends. Il voit le père crier, la mère répondre, le voisin insulter, le groupe menacer, l’adolescent filmer, les réseaux applaudir parfois. Puis nous nous étonnons de retrouver demain dans la rue ce que nous avons toléré hier dans la maison.
La violence n’arrive pas toujours de nulle part. Elle s’apprend aussi. C’est pourquoi la véritable bataille ne sera pas seulement judiciaire. Elle sera éducative, familiale, culturelle et citoyenne.
Il faut réapprendre la discussion. Réhabiliter la médiation. Donner aux jeunes des espaces où ils peuvent parler avant de casser. Former les parents. Accompagner les couples. Protéger les victimes. Sanctionner les agresseurs. Mais surtout, reconstruire cette chose devenue si fragile et pourtant si essentielle : la capacité de vivre avec l’autre sans vouloir le vaincre.
Car une société ne mesure pas seulement son degré de développement à ses routes, à ses immeubles, à ses technologies ou à la puissance de son économie. Elle se mesure aussi à la manière dont ses membres se parlent lorsqu’ils ne sont pas d’accord. Elle se mesure à la façon dont un homme traite une femme. À la façon dont une femme traite un homme. À la manière dont un parent parle à son enfant. À la manière dont un enfant considère ses parents. À la façon dont le citoyen accepte celui qui pense autrement.
C’est peut-être là que commence véritablement la civilisation. Alors, derrière chaque fait divers, ne cherchons pas seulement le coupable. Cherchons aussi le signal. Derrière chaque gifle, cherchons la colère qui l’a précédée. Derrière chaque coup de couteau, cherchons les mots qui n’ont pas été dits. Derrière chaque enfant violent, cherchons ce qu’il a appris du monde des adultes. Derrière chaque famille qui se déchire, cherchons ce que notre société n’a pas su transmettre. Et derrière chaque manifestation qui dégénère, demandons-nous pourquoi la parole n’a pas réussi à rester plus forte que la colère.
Regards croisés, finalement, n’est pas une chronique sur la violence. C’est une chronique sur ce que nous voulons encore devenir. Car nous pouvons continuer à compter les coups, les victimes, les arrestations, les procès et les morts. Ou nous pouvons décider de compter autrement : combien de familles avons-nous réussi à préserver ? Combien de conflits avons-nous désamorcés ? Combien de jeunes avons-nous appris à écouter ? Combien d’hommes et de femmes avons-nous empêchés de devenir victimes ou bourreaux ?
Il est peut-être temps de comprendre que la paix sociale ne commence pas dans les grands discours. Elle commence dans une maison. Dans une cuisine. Dans une cour familiale. Dans une salle de classe. Dans une rue. Dans une parole que l’on choisit de ne pas transformer en insulte. Dans une colère que l’on décide de maîtriser. Dans une main que l’on retient avant qu’elle ne frappe.
Et peut-être, tout simplement, dans cette vieille sagesse que nous semblons parfois oublier : on peut être en désaccord avec quelqu’un sans cesser de reconnaître son humanité. C’est peut-être cela, au fond, le dernier rempart.
Avant que la violence ne devienne notre manière ordinaire de vivre ensemble, il nous reste encore la parole. Ne la laissons pas mourir.
Marie Barboza MENDY
Regards Croisés d'une Franco-Sénégalaise
Mendymarie.b@gmail.com
Tél. 78 291 83 25
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