Connectez-vous S'inscrire
PRESSAFRIK.COM , L'info dans toute sa diversité (Liberté - Professionnalisme - Crédibilité)
PRESSAFRIK.COM , L'info dans toute sa diversité (Liberté - Professionnalisme - Crédibilité)

Publicité

​ASER : JMS ouvre une piste au PJF pendant que 1 600 villages attendent toujours l’électricité



Le 27 janvier 2026, mon camarade Dr Madior Ly dénonçait déjà la jubilation tendancieuse de Jean-Michel Sène (JMS), alors directeur général de l’ASER, dans un article intitulé « Affaire ASER : Jean-Michel Sène, ou l’indécence de la manipulation ». La Cour suprême venait de se prononcer, le 22 janvier, sur le recours visant une décision de l’ARCOP, et JMS affirmait que la haute juridiction avait « définitivement levé tous les obstacles » à l’exécution du marché d’électrification rurale.

En réalité, plus rien ne s’opposait à cette exécution depuis le 21 février 2025. Ce jour-là, la chambre civile et commerciale de la Cour suprême avait rétracté la décision du 21 novembre 2024 par laquelle la chambre administrative confirmait la suspension prononcée par l’ARCOP en octobre 2024. L’argent, lui, n’était tout simplement plus là.

Sur le terrain, le dossier n’a guère avancé depuis. Sur le plan judiciaire, en revanche, les soupçons se sont précisés, au point que le Premier ministre Ousmane Sonko a dû s’en saisir à nouveau. Ses explications surprennent de la part d’un Premier ministre, juriste de surcroît. Le retard viendrait tantôt de blocages douaniers, tantôt de personnes malveillantes qui bloqueraient le dossier depuis deux ans.

À l’entendre, JMS aurait même électrifié davantage que tous les régimes précédents, ce que les 46 villages annoncés par JMS lui-même suffisent à démentir. Ces justifications successives trahissent un embarras plus profond qu’il n’y paraît. Le dossier que JMS présentait comme définitivement levé de tous les obstacles, n’a pas empêché le Pool judiciaire financier (PJF) d’ouvrir une information judiciaire le 12 août 2026. Elle vise certains dirigeants des sociétés en cause, les sociétés elles-mêmes en tant que personnes morales, ainsi que X.

Les qualifications retenues sont lourdes : association de malfaiteurs, trafic d’influence, détournement de deniers publics, faux et usage de faux en écriture publique et en écriture privée de commerce ou de banque.

Aujourd’hui, JMS récidive. Sa satisfaction vient cette fois de Madrid, où la juge d’instruction a prononcé un non-lieu provisoire (sobreseimiento provisional) sur le fondement du code de procédure pénale espagnol, sans préjudice des actions civiles. « Provisoire » veut dire deux choses : l’affaire peut être rouverte à tout moment si un élément nouveau apparaît, et la décision reste susceptible de recours. Passer ces précisions sous silence pour se précipiter dans une communication outrancière pose question sur l’objectif poursuivi.

Il y a peu à célébrer dans une décision qui ne tranche pas le fond et paraît, à ce stade, sommaire. La juge écarte le détournement au motif que les fonds sont bien arrivés sur le compte d’AEE Power. Personne ne l’a jamais contesté. La question est de savoir ce que sont devenus ensuite les 56 millions d’euros (près de 37 milliards de FCFA), et l’ordonnance n’en dit rien. Les relevés bancaires figuraient au dossier.

Une expertise financière a-t-elle été réalisée ? Les dirigeants ont-ils été entendus, alors que deux d’entre eux se sont portés caution à titre personnel ? Les banques destinataires des virements ont-elles été interrogées ? Quelqu’un a-t-il vérifié l’état d’avancement des travaux au Sénégal ? Et la société a-t-elle produit la moindre facture, le moindre bon de commande ou document douanier pour justifier l’acompte sur dépenses engagées perçue ?

La juge s’appuie aussi sur le fait que l’État sénégalais pourra récupérer les sommes grâce aux cautions de la SONAC. Une caution garantit un remboursement, elle ne dit rien d’un éventuel détournement. Nulle part l’ordonnance n’affirme que les décaissements étaient réguliers ni que les cautions étaient valables. Elle constate seulement que l’enquête, en l’état, ne permet pas d’aller plus loin.

Cette satisfaction s’accorde mal avec la propre ligne de défense de JMS. Il a d’abord annoncé une plainte contre son prédécesseur, Baba Diallo, en laissant entendre que les décaissements pourraient être suspects. Il a ensuite expliqué que « les décaissements ont précédé ma nomination ».

L’argument le couvre pour la période antérieure, mais ne dit rien de son rôle après. On ne peut pas jeter le soupçon sur ces décaissements, puis se réjouir d’une décision qui, à l’en croire, conforterait leur régularité. Et l’ordonnance qu’il célèbre ne le met pas hors de cause pour la période qui suit sa nomination : elle ne s’y intéresse tout simplement pas.

Le vrai sujet, ce sont les villages. L’ASER, qu’il dirigeait, devait électrifier 1 600 villages dans les régions de Kaffrine, Kédougou, Louga, Saint-Louis et Tambacounda. Le contrat a été signé le 23 février 2024, pour 91,8 milliards de FCFA et trente-six mois d’exécution. Près de 37 milliards ont été versés à titre d’avance. L’échéance tombe en mars 2027, dans quatre mois. Or, lors de sa conférence de presse du 1er avril 2026, JMS lui-même évoquait 46 villages électrifiés, soit moins de 3 % de l’objectif.

On est loin de l’image que renvoyaient sa communication et celle de ses relais au sein de Pastef sur l’avancement des travaux. Il y a là un échec de gestion dont il ne peut se dédouaner.

En tant que directeur général, il lui revenait de constater la défaillance d’AEE Power EPC et d’en tirer les conséquences prévues par le contrat. Applaudir la situation judiciaire du cocontractant sort de ce rôle. Quand un ancien responsable public se félicite de voir l’entreprise défaillante échapper, même provisoirement, aux poursuites pénales en Espagne, une question se pose : au nom de quel intérêt ?

Le PJF tient là une piste de travail : le suivi du marché, la gestion des décaissements et l’usage réel des fonds.

Par Pape Modou Cissé, juriste, membre du Cercle des Cadres de La République des Valeurs - CECAR


Jeudi 5 Novembre 2026 - 15:45


div id="taboola-below-article-thumbnails">

Nouveau commentaire :
Facebook Twitter