Khartoum n’est plus aujourd’hui que l’ombre d’elle-même. Ravagée, défigurée par les stigmates des combats… Les immeubles sont détruits, brûlés. Il y a des impacts de balles et de bombardements partout. Les routes sont défoncées. Le palais présidentiel, bâtiment pharaonique offert par la Chine, est aujourd’hui complètement éventré. Même chose pour le siège de l’armée qui incarnait pourtant le cœur du pouvoir. Les infrastructures sont anéanties. Aujourd’hui, 90% des hôpitaux de la ville ne fonctionnent pas. Les écoles rouvrent doucement. Le réseau électrique repart, mais les coupures sont quotidiennes.
Une partie de ceux qui avaient fui la guerre sont rentrés. Les Nations unies estiment qu’1,5 million de déplacés sont déjà revenus à Khartoum. D’abord parce que les affrontements ont cessé ici : dans les quartiers où il y avait encore, il y a un an, des bombardements et des combats, tout est aujourd’hui fini. Ce n’est par ailleurs pas vraiment mieux ailleurs : selon l’ONU, il y a 11,5 millions de déplacés internes au Soudan. Les plus chanceux vivent chez des proches. Les autres, dans des camps qui manquent de tout : d’eau, de nourriture et d’hygiène.
Enfin, il y a aussi une volonté politique des autorités soudanaises – le Conseil de souveraineté dont le président est le commandant de l’armée – de pousser les déplacés à rentrer chez eux, pour un retour à la normale. À marche forcée.
La menace des mines
Car certaines traces de la guerre continuent à faire des ravages… C’est dans le quartier d’Omdurman, à côté du marché Libya, que Baderaldeen Abdahramane a été blessé par un explosif. … « J’ai vu des enfants jouer avec un missile antiaérien. J’avais vu cette bombe sur un véhicule des FSR. Quand je le leur ai pris, l’engin a explosé. J’ai perdu mes doigts. Les conséquences sont lourdes. » Ce mécanicien ne peut désormais plus travailler. Les accidents comme le sien sont quasi quotidiens à Khartoum. « Il y a toujours sept champs de mines dans la ville sur lesquels travaillent nos équipes, explique Sehar Mustafa, qui est chargée de l’assistance aux victimes pour le Centre national d’action contre les mines. On les trouve notamment à Bhari, Kudaru, dans le Nord de Khartoum. Les mines font beaucoup de victimes. Certaines meurent. D’autres perdent des membres ou l’ouïe ».Sur le terrain, Hisham Alboshari sonde le sol. Equipé d’un gilet, d’un casque et d’un détecteur, il vient de repérer un explosif. « L’étape qui vient maintenant, indique-t-il, est celle du démineur. À la fin de la journée, nous ferons exploser tous les engins détectés. Ici, à Khartoum, on trouve différents explosifs, surtout des mines anti personnelles et antichars. » Selon les autorités soudanaises, plus de 60 000 engins explosifs ont déjà été retirés de la capitale.
«Il y a toujours sept champs de mines dans la ville»: dans la capitale du Soudan reprise par l’armée, les explosifs tuent encore
D’autres blessures hantent profondément ceux qui sont revenus. Insaf Oumar Baraka fait partie des rares rescapées d’El-Fasher. Les larmes aux yeux, elle se souvient de la débâcle quand les Forces de soutien rapide sont entrées dans la ville, fin octobre : « Les FSR violaient, parfois à 10 soldats pour une victime. Je les ai même vus trancher les seins d’une femme. C’est indescriptible ! C’était sur la route. Je connais un père dont les filles ont été violées sous ses yeux. Ils lui ont dit : "On ne te tuera pas, mais on prendra tes femmes." »
Mamma Nour a créé son refuge pour mères célibataires dont les enfants sont nés d’unions illégitimes, il y a près de 15 ans. Avec la guerre, ses protégées sont aujourd’hui quasiment toutes des victimes des FSR. Des femmes brisées. « Certaines filles font des cauchemars, d’autres se mettent brutalement à pleurer, hurler, comme ça, au milieu du repas, comme une sorte de crise psychotique, explique-t-elle. Tout leur corps est marqué. Ici un coup, là une morsure, une griffure. Ce qu’elles ont vécu n’est pas humain ».
Shima, 23 ans, va bientôt quitter le foyer de Mamma Nour pour se marier. Un rêve pour elle qui a été abandonnée par sa famille à Khartoum. « Dès le début de la guerre, ma famille m’a laissée seule. Puis, les voisins sont partis aussi. Les FSR sont arrivés et ont profité de ma solitude. J’ai été leur prisonnière pendant trois mois. Ils m’ont torturée. Ce mariage aujourd’hui, ça signifie beaucoup pour moi. Je ne serai plus jamais seule. » Les FSR ont libéré Shima alors qu’elle attendait un bébé. Pour rejoindre la famille de son futur époux, elle devra l’abandonner. Hassan a 2 ans. Mamma Nour a décidé de l’adopter.
«Ce qu’elles ont vécu n’est pas humain»: à Port-Soudan, un centre pour soutenir des rescapées de violences sexuelles
Au milieu du campus de l’université internationale d’Afrique, Mohammed Osman, le directeur adjoint, marche sur un vaste espace de terre retournée « Tout ce terrain que vous voyez ici était une fosse commune, explique-t-il. On est juste derrière la faculté de médecine. On a retrouvé entre 3 000 et 4 000 corps. Des enfants ont été enterrés ici. On a trouvé les corps de familles entières. » Durant leur occupation de Khartoum, les FSR interdisaient d’enterrer les morts. C’est en cachette que les habitants inhumaient leurs proches dans les mosquées, les écoles et même les cours des maisons.
Aujourd’hui, l’équipe du docteur Hisham Zenalbdeen Mohamed, directeur de la médecine légale à Khartoum, tente de rendre leur dignité aux dépouilles : « On s’occupe des identifications, du transfert et de l’enterrement des corps non-identifiés et des autopsies. C’est un gros défi parce qu’on manque d’ambulances, de sacs mortuaires, de cercueils. Il y a un nombre colossal de corps. » Aujourd’hui, sur les cinq morgues de Khartoum, une seule est en état de fonctionner. « On coupe le corps du torse à l’abdomen, parfois le crâne aussi, explique de manière clinique le professeur Jamal Youssif Ahmed, médecin légiste. Ça dépend de la condition du corps. Ce qui nous manque vraiment, ce sont les chambres froides. On doit travailler très vite. On fait l’autopsie et tout de suite après, on renvoie corps ». Les autorités soudanaises estiment qu’il reste encore 15 000 tombes de fortune, dans les rues de Khartoum.
Une partie de ceux qui avaient fui la guerre sont rentrés. Les Nations unies estiment qu’1,5 million de déplacés sont déjà revenus à Khartoum. D’abord parce que les affrontements ont cessé ici : dans les quartiers où il y avait encore, il y a un an, des bombardements et des combats, tout est aujourd’hui fini. Ce n’est par ailleurs pas vraiment mieux ailleurs : selon l’ONU, il y a 11,5 millions de déplacés internes au Soudan. Les plus chanceux vivent chez des proches. Les autres, dans des camps qui manquent de tout : d’eau, de nourriture et d’hygiène.
Enfin, il y a aussi une volonté politique des autorités soudanaises – le Conseil de souveraineté dont le président est le commandant de l’armée – de pousser les déplacés à rentrer chez eux, pour un retour à la normale. À marche forcée.
La menace des mines
Car certaines traces de la guerre continuent à faire des ravages… C’est dans le quartier d’Omdurman, à côté du marché Libya, que Baderaldeen Abdahramane a été blessé par un explosif. … « J’ai vu des enfants jouer avec un missile antiaérien. J’avais vu cette bombe sur un véhicule des FSR. Quand je le leur ai pris, l’engin a explosé. J’ai perdu mes doigts. Les conséquences sont lourdes. » Ce mécanicien ne peut désormais plus travailler. Les accidents comme le sien sont quasi quotidiens à Khartoum. « Il y a toujours sept champs de mines dans la ville sur lesquels travaillent nos équipes, explique Sehar Mustafa, qui est chargée de l’assistance aux victimes pour le Centre national d’action contre les mines. On les trouve notamment à Bhari, Kudaru, dans le Nord de Khartoum. Les mines font beaucoup de victimes. Certaines meurent. D’autres perdent des membres ou l’ouïe ».Sur le terrain, Hisham Alboshari sonde le sol. Equipé d’un gilet, d’un casque et d’un détecteur, il vient de repérer un explosif. « L’étape qui vient maintenant, indique-t-il, est celle du démineur. À la fin de la journée, nous ferons exploser tous les engins détectés. Ici, à Khartoum, on trouve différents explosifs, surtout des mines anti personnelles et antichars. » Selon les autorités soudanaises, plus de 60 000 engins explosifs ont déjà été retirés de la capitale.
«Il y a toujours sept champs de mines dans la ville»: dans la capitale du Soudan reprise par l’armée, les explosifs tuent encore
D’autres blessures hantent profondément ceux qui sont revenus. Insaf Oumar Baraka fait partie des rares rescapées d’El-Fasher. Les larmes aux yeux, elle se souvient de la débâcle quand les Forces de soutien rapide sont entrées dans la ville, fin octobre : « Les FSR violaient, parfois à 10 soldats pour une victime. Je les ai même vus trancher les seins d’une femme. C’est indescriptible ! C’était sur la route. Je connais un père dont les filles ont été violées sous ses yeux. Ils lui ont dit : "On ne te tuera pas, mais on prendra tes femmes." »
Mamma Nour a créé son refuge pour mères célibataires dont les enfants sont nés d’unions illégitimes, il y a près de 15 ans. Avec la guerre, ses protégées sont aujourd’hui quasiment toutes des victimes des FSR. Des femmes brisées. « Certaines filles font des cauchemars, d’autres se mettent brutalement à pleurer, hurler, comme ça, au milieu du repas, comme une sorte de crise psychotique, explique-t-elle. Tout leur corps est marqué. Ici un coup, là une morsure, une griffure. Ce qu’elles ont vécu n’est pas humain ».
Shima, 23 ans, va bientôt quitter le foyer de Mamma Nour pour se marier. Un rêve pour elle qui a été abandonnée par sa famille à Khartoum. « Dès le début de la guerre, ma famille m’a laissée seule. Puis, les voisins sont partis aussi. Les FSR sont arrivés et ont profité de ma solitude. J’ai été leur prisonnière pendant trois mois. Ils m’ont torturée. Ce mariage aujourd’hui, ça signifie beaucoup pour moi. Je ne serai plus jamais seule. » Les FSR ont libéré Shima alors qu’elle attendait un bébé. Pour rejoindre la famille de son futur époux, elle devra l’abandonner. Hassan a 2 ans. Mamma Nour a décidé de l’adopter.
«Ce qu’elles ont vécu n’est pas humain»: à Port-Soudan, un centre pour soutenir des rescapées de violences sexuelles
Au milieu du campus de l’université internationale d’Afrique, Mohammed Osman, le directeur adjoint, marche sur un vaste espace de terre retournée « Tout ce terrain que vous voyez ici était une fosse commune, explique-t-il. On est juste derrière la faculté de médecine. On a retrouvé entre 3 000 et 4 000 corps. Des enfants ont été enterrés ici. On a trouvé les corps de familles entières. » Durant leur occupation de Khartoum, les FSR interdisaient d’enterrer les morts. C’est en cachette que les habitants inhumaient leurs proches dans les mosquées, les écoles et même les cours des maisons.
Aujourd’hui, l’équipe du docteur Hisham Zenalbdeen Mohamed, directeur de la médecine légale à Khartoum, tente de rendre leur dignité aux dépouilles : « On s’occupe des identifications, du transfert et de l’enterrement des corps non-identifiés et des autopsies. C’est un gros défi parce qu’on manque d’ambulances, de sacs mortuaires, de cercueils. Il y a un nombre colossal de corps. » Aujourd’hui, sur les cinq morgues de Khartoum, une seule est en état de fonctionner. « On coupe le corps du torse à l’abdomen, parfois le crâne aussi, explique de manière clinique le professeur Jamal Youssif Ahmed, médecin légiste. Ça dépend de la condition du corps. Ce qui nous manque vraiment, ce sont les chambres froides. On doit travailler très vite. On fait l’autopsie et tout de suite après, on renvoie corps ». Les autorités soudanaises estiment qu’il reste encore 15 000 tombes de fortune, dans les rues de Khartoum.
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