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Disparition de Diary Sow : un prétexte pour (re)penser nos choix éducatifs (Par Abdoulaye Faye)



Disparition de Diary Sow : un prétexte pour (re)penser nos choix éducatifs (Par Abdoulaye Faye)
Passé l’émoi, au-delà de l’étonnement, la disparition volontaire de Diary SOW est un fait de société qui mérite notre attention. Cette affaire pose des questions de fond qu’il nous faut évoquer en tant que société : nos établissements scolaires sont-ils logés à la même enseigne ? Quel espace donnons-nous à nos enfants pour la pleine expression de leurs potentiels ? Que faisons-nous de ceux qui n’y arrivent pas selon les termes du modèle dominant ?

Remise en question d’un modèle d’excellence scolaire
Février 2018, présent au Sénégal pour parler d’éducation, E. Macron, accompagné du Pr M. Sall, visite un établissement scolaire à Hann-Bel Air. La bâtisse est nouvelle et le cadre d’apprentissage idyllique. On y découvre une classe qui ravirait tout enseignant : à peine une vingtaine d’élèves, mobilier neuf, tables espacées permettant le passage dans les rangs, un matériel pédagogique complet. Et dans le commentaire enthousiasmé de l’enseignant, on entend même parler de remédiations spécifiques pour les élèves en difficultés.

Pourtant, cette image tranche avec une réalité moins enchanteresse. Elle est bien loin du quotidien de la majorité des classes ordinaires où une soixantaine d’élèves se pressent jusqu’à trois sur un même table-banc. Bien loin des « abris provisoires », des baraquements en chaume ou en troncs de palmiers évidés qui font office de mobilier scolaire dans certaines localités, y compris dans la banlieue dakaroise. Bien loin de la précaire existence d’enseignants, souvent novices, envoyés au loin dans des contrées perdues où, même s’y rendre relève de l’exploit.

Souvent sont plébiscités à travers les médias des établissements qui frôlent les 100% à l’examen du baccalauréat. Ces lycées d’excellence sont souvent des internats. On y accède par une sélection rigoureuse. La scolarité y est tout aussi astreignante et l’encadrement idéal. La discipline militaire exigée chez les garçons comme chez les filles les transforme en bêtes de compétition. Une monomanie s’installe assez vite dans leur quotidien : être le.a meilleur.e. D’ailleurs, ce sont presque les mêmes qui raflent les prix à l’annuel Concours général sénégalais.

Diary Sow est l’une des leurs. Elle est même l’égérie du lycée d’excellence de Diourbel, le nouveau symbole de l’option stratégique autour des STEM1. Elle a fini, par deux fois, « meilleure élève » du Sénégal. Aussitôt, tout le pays s’est mis à rêver avec elle d’un destin grandiose. Premier dans ces rangs, Serigne Mbaye THIAM, Ministre de l’Education Nationale à l’époque, qui s’est également mué en parrain pour la jeune dame.

Si l’on ne peut rien enlever au mérite de ces jeunes à haut potentiel qui se démarquent « naturellement » de leurs congénères, les choix de formation sont à questionner. Il existe bien un « effet Matthieu »2 entre ces établissements et les autres : ils bénéficient des meilleures conditions de travail parce qu’ils ont les meilleurs profils d’élève. Qu’en est-il alors de l’équité de l’offre éducative et de l’égalité des acquis entre les élèves ?

Pour des enfants disposant des prérequis cognitifs, atteindre les sommets est une question de temps ; il leur faut peu pour exceller. Cependant, ils ne sont qu’une infime minorité de la population scolaire. A côté d’eux végètent un nombre incalculable d’élèves n’ayant ni les prédispositions ni l’encadrement pour sortir du lot. Dans la course sociale, ces élèves démarrent avec un handicap certain d’autant que la diversité de l’offre de formation reste à améliorer et que l’insertion professionnelle est souvent assujettie à une formation diplômante.

Accompagnement de l’orientation scolaire et du choix professionnel
Il est bien connu que les parents projettent leurs ambitions (souvent déchues) chez leurs enfants. Lorsque l’affiliation est complète et que les dispositions sont présentes, le parcours de formation débouche dans le métier souhaité par les parents. Beaucoup d’empires commerciaux et financiers survivent par ce legs : la descendance prend la suite dans la gestion du patrimoine familial grâce aux choix éclairés de formation. Mais qu’en est-il de ceux qui ne peuvent bénéficier de cet accompagnement ou de ceux qui voient le monde d’un tout autre œil, les atypiques, et ceux qui éprouvent du mal à se contenir dans une case ?

Dans plusieurs de ses interviews, Diary Sow se met volontiers dans cette catégorie, celle des touche- à-tout. En 2019, elle affirmait: « j'éprouve une telle curiosité que je n'imagine pas me restreindre à un  seul et unique domaine. Il faudra que je fasse la génétique, la biologie, l'ingénierie, l'intelligence artificielle... Tous ces domaines qui me passionnent véritablement ».

Ceci pose de la question de l’accompagnement des élèves pour leur choix d’orientation.
Dans les études supérieures, il ne suffit pas d’avoir été un « bon élève » pour réussir. Bien souvent, les défis nouveaux pour l’étudiant ne sont pas en lien avec le contenu des apprentissages. C’est une affaire de méthode et, surtout, de motivation. Les charges cognitives et émotionnelles sont telles que le parcours scolaire précédent, même des plus brillants, ne prévient pas des risques de décrochage.

A contrario, s’armer de courage, de patience et être motivé représentent les meilleurs atouts pour aller au bout de la formation. En somme, les facteurs psychologiques et psychosociaux pèsent autant que les dispositions intellectuelles. A côté de ces facteurs intra-individuels, l’autre atout majeur est le choix éclairé du cursus de formation. Lorsque l’orientation est pensée en amont, soutenue par l’entourage et accompagnée tout au long du parcours, les risques de décrochage sont amoindris. De l’autre côté, une orientation subie ou influencée démultiplie les risques d’échec.

En somme, dans ce monde d’opportunités qui récompense l’innovation et la créativité, prendre au sérieux le souhait de spécialisation des jeunes n’est pas un luxe ; c’est même une nécessité. Il convient de les accompagner à murir leur choix et de leur offrir l’espace nécessaire à l’expression de leurs potentialités. En plus de prémunir des risques de décrochage scolaire, la mise en place de dispositifs dédiés leur permettrait de choisir opportunément leurs cursus de formation et leur insertion professionnelle.

« Tekki » ou le spectre de la réussite sociale à tout prix
L’on a très vite établi un lien entre la disparition de la jeune étudiante avec une pression sociale trop forte. Pour certains, elle aurait cherché à s’extirper d’un engrenage mortifère. Elle, une bosseuse née qui vantait les mérites de l’abnégation dans le travail, inscrite au très prestigieux lycée Louis-Le-grand, peut-on envisager une seule fois, du haut de son statut de meilleure élève du Sénégal, qu’elle soit incapable de faire son trou et de continuer sa brillante ascension ? Jusqu’ici, aucune information sur son quotidien d’étudiante n’a fuité. Cette piste, comme toutes les autres, reste donc à confirmer.
 
Du côté de la famille, les personnes interrogées battent en brèches la thèse d’une pression liée à ses résultats scolaires. L’on indique également qu’elle n’avait pas, au contraire de la plupart des émigrés Africains, l’obligation de soutenir financièrement sa famille, ce qui pousse beaucoup à reléguer leurs études au second plan. D’ailleurs à la veille de sa disparition, elle aurait appelé sa mère et son parrain, certifiant qu’elle se préparait consciencieusement aux concours à venir.

Selon son entourage, Diary Sow échapperait donc, pour le moment, à la spirale du « tekki ». Cette injonction n’est pas simplement une obligation à réussir dans son secteur d’activités. C’est une forme de reconnaissance sociale accordée au parvenu qui aura su répondre aux attentes de ses proches. La personne ayant réussi sa vie, c’est celle dont le statut professionnel lui permet de réaliser les ambitions de son entourage. D’ailleurs, la pire insulte est de s’entendre dire « tekki wo dara ! », littéralement, « tu ne vaux rien ! ». Ainsi, le « tekki » est moins le couronnement d’un parcours de formation que le prestige lié aux actes de bienfaisance envers la famille et les proches. Et pour cause, l’éducation des enfants est souvent un investissement pour l’avenir, un système d’assurance retraite qui assure aux parents des jours fastes au crépuscule de leur vie.

L’humanisme bien ancré de nos univers culturels s’accommode facilement de cette version de la réussite. Cependant, ce phénomène charrie nombre de drames et de déchirures à peine dicibles. De l’émigré qui s’enlise dans sa quête de l’eldorado et finit par couper les liens avec sa communauté au jeune migrant qui périt dans sa traversée de l’océan, tous se résolvent à ces choix entêtés du fait de la désirabilité sociale. Parce qu’ils sont souvent la proie à la moquerie, au dénigrement, à la déconsidération sociale, l’ultime recourt est souvent de tout tenter pour réussir à défaut de tout faire pour disparaitre, tout bonnement.

Cette conception étroite de la réussite, cette redevance sociale n’a rien d’humaniste. Elle mérite d’être déconstruite pour éviter des tragédies au quotidien dans nos écoles et chez les jeunes. Grandir, être équilibré et trouver sa voie dans la société représentent déjà une réussite en soi. Il devrait l’être pour soi et suffisant pour les autres. A moins de proscrire ces attentes excessives, nous devons être plus vigilants envers ceux qui connaissent des « ratés » dans leur parcours, éviter de les conduire dans des impasses où, la seule issue envisageable pour eux est l’effacement, voire l’anéantissement.

P.S. : Cher Diary, reviens nous vite, saine et sauve. Quels que soient tes tourments actuels, ta place est bien parmi nous.

Abdoulaye FAYE
Dr en Sciences de l’éducation et de la formationChargé d’enseignements, Université Toulouse 2 Jean Jaurès, Dpt Sciences de l’éducation Formateur vacataire, I. de Formation, Recherches,
Actions Sanitaires et Sociales, Pôle Enfance Jeunesse

AYOBA FAYE

Vendredi 22 Janvier 2021 - 18:30


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