Dix ans après le référendum en faveur du Brexit, Londres et Bruxelles n'ont jamais autant parlé de rapprochement. Le mot revient sous toutes ses coutures dans les discours du gouvernement britannique, dans les communiqués européens et jusque dans les déclarations du roi Charles III : coopération, réalignement, partenariat… Autant de termes qui trahissent à quel point le divorce net avec Bruxelles, plébiscité en juin 2016 puis entré en vigueur en janvier 2020, n'a pas abouti.
Car derrière les slogans sur la souveraineté retrouvée et la promesse d'une rupture avec le continent, la réalité du pouvoir a progressivement rattrapé les gouvernements britanniques successifs. Sur les quais de Douvres, dans les exploitations agricoles ou au sein des universités du pays, le Brexit a laissé des traces concrètes : davantage de formalités administratives, des échanges commerciaux plus complexes, la sortie de programmes européens et une baisse de l'attractivité du Royaume-Uni pour certains investisseurs. L'addition se chiffre désormais en milliards de livres : une étude de Stanford estime que la sortie du marché unique et de l'union douanière aurait fait perdre au moins six points de pourcentage au PIB du royaume.
Si ces contraintes ont progressivement poussé Londres à renouer le dialogue avec son principal voisin économique, le changement de ton est particulièrement visible depuis deux ans. L'époque où Boris Johnson faisait du « Get Brexit done ! » (« Réalisons le Brexit ! ») la devise phare de l'interminable période de négociations avec Bruxelles paraît déjà lointaine. En ce temps-là, « c'était quasiment une guerre ouverte au niveau de la rhétorique et des relations diplomatiques », observe Christophe Gillissen, professeur de civilisation britannique à l'Université de Caen-Normandie.
Depuis, les rapports ont doucement repris. D'abord grâce au court passage de Rishi Sunak au 10 Downing Street, lors duquel le Premier ministre conservateur avait réussi à apaiser le dossier explosif de l'Irlande du Nord, véritable épine dans le pied des relations entre les deux rives de la Manche, grâce à l'accord de Windsor.
Puis avec l'arrivée au pouvoir des travaillistes en 2024 et la nomination du désormais démissionnaire Keir Starmer à la tête du gouvernement britannique, qui avait fait du « reset », la réinitialisation des relations avec Bruxelles, l'un des axes centraux de sa campagne. En parallèle, la guerre en Ukraine, la montée en puissance de la Chine et les incertitudes liées au retour de Donald Trump à la Maison Blanche ont également conduit Londres et Bruxelles à multiplier les contacts dans le domaine de la défense et de la sécurité.
Pour Aurélien Antoine, directeur de l'Observatoire du Brexit, cette évolution marque le début d'une nouvelle séquence politique. « On est sur une phase de normalisation », résume-t-il. Plusieurs avancées concrètes en dessinent les contours, de l'accord de libre circulation entre l'enclave britannique de Gibraltar et l'Espagne au prêt de la tapisserie de Bayeux, en passant par le retour du Royaume-Uni dans les programmes scientifiques Horizon Europe et Copernicus, ainsi que dans l'emblématique programme d'échanges universitaires Erasmus+.
S'y ajoutent aussi les discussions sur les règles phytosanitaires et les droits de pêche, deux dossiers emblématiques de l'ère post-Brexit. En creux, l'objectif est « d'avoir le moins de frictions possibles pour le commerce entre le Royaume-Uni et l'Union européenne », explique l'auteur de Le Royaume-Uni, une société libérale en péril, paru en mai 2026.
Car au-delà de la politique, c'est l'économie qui pousse les deux partenaires à se rapprocher. Malgré les ambitions affichées après le Brexit de développer de nouveaux débouchés commerciaux dans la région indo-pacifique ou à travers sa « special relationship » avec les États-Unis, l'Union européenne reste de loin le premier partenaire économique du Royaume-Uni.
Selon un rapport du think tank Global Trade Policy Observatory, en 2024, l'Union européenne concentre encore près de 41% des exportations britanniques et 50% de ses importations, contre respectivement 42,3% et 52,5% en 2015.
Pour cause, les quatre modestes accords commerciaux conclus par le pays avec l'Australie, la Nouvelle-Zélande, la Malaisie et l'Inde depuis 2020 n'ont produit que des effets limités, sans jamais parvenir à combler le vide laissé par le retrait du marché unique européen ni à faire de la « Global Britain » une réalité. « Quiconque est au pouvoir est obligé de se résoudre au constat que l'économie britannique est tournée vers le continent européen et n'est dynamique que quand elle échange beaucoup avec l'Union européenne », souligne Aurélien Antoine. « Le Royaume-Uni était attractif parce qu'une entreprise pouvait s'y installer tout en ayant accès au marché unique européen, poursuit Christophe Gillissen. Une fois qu'on sort du marché unique, on devient beaucoup moins attractif. »
Un « Breturn » possible ?
Pour autant, ce rapprochement a des limites clairement définies. Jusqu'à sa démission ce lundi 22 juin, Keir Starmer continuait d'exclure tout retour dans le marché unique européen, dans l'union douanière ou dans le système de libre circulation des personnes. Andy Burnham, de retour à Westminster après avoir été élu député lors d'une législative partielle en juin et considéré comme beaucoup comme un successeur potentiel, a lui aussi « complètement exclu un retour dans l'Union européenne assez rapidement », observe Aurélien Antoine. « Je pense que le Brexit a été dommageable, reconnaissait Andy Burnham dans un discours en mai dernier. (...) Je ne propose pas que le Royaume-Uni envisage de réintégrer l'Union européenne. Je respecte la décision qui a été prise lors du référendum, et ne pas respecter ce vote reviendrait à remettre en cause tout ce que j'ai dit sur le renforcement de la démocratie. »
Des lignes rouges qui reflètent moins une stratégie diplomatique qu'un calcul politique intérieur : si une majorité de Britanniques considèrent désormais le Brexit comme un échec - 62% selon un sondage publié en septembre 2025 -, le sujet demeure électoralement périlleux.
Les conservateurs comme Reform UK, le parti anti-immigration et eurosceptique de Nigel Farage, continuent de faire de la défense du Brexit un marqueur identitaire fort. Les deux formations devancent régulièrement le Parti travailliste dans les sondages d'intentions de vote. Dans une enquête YouGov publiée en juin 2026, Reform UK était crédité de 24% des voix, contre 19% pour les conservateurs comme les travaillistes.
Difficile, dans ces conditions, de faire de la réadhésion à l'Union européenne un argument de campagne pour les législatives de 2029. D'autant que le parti travailliste, fragilisé par la chute de popularité de Keir Starmer qui s'accrochait à son fauteuil, avance sur une ligne de crête. Toute concession supplémentaire à Bruxelles exposerait le prochain chef de gouvernement aux attaques des conservateurs et de Reform UK, particulièrement offensifs sur les questions migratoires.
Par ailleurs, les querelles lors du référendum de 2016 ont laissé un goût amer dans la bouche des Britanniques : « Personne n'a vraiment envie de rouvrir ce débat, estime Christophe Gillissen. C'est trop récent, trop compliqué, trop explosif. » Une analyse que partage Aurélien Antoine : « Il n'y a pas d'intérêt politique à relancer ce sujet, juge-t-il. Ce qui compte, c'est de savoir ce qui préoccupe les Britanniques. Or ce n'est pas la question de la réadhésion à l'Union européenne, mais d'autres sujets, comme le pouvoir d'achat, le système de santé, l'immigration… »
À rebours de la prudence britannique, l'opinion publique européenne apparaît plus conciliante. D'après un sondage du Conseil européen des relations étrangères (ECFR), près de deux tiers des citoyens de l'Union européenne se déclarent favorables à un retour du Royaume-Uni dans le bloc.
Et si la démission récente de Keir Starmer ouvre une phase d’incertitude politique à Londres, elle ne remet pas en cause la ligne de Downing Street, qui reste celle d’un rapprochement avec les Vingt-Sept. Un sommet UE-Royaume-Uni doit ainsi se tenir le 22 juillet à Bruxelles, avec pour ambition de « replacer le Royaume-Uni au cœur de l'Europe » ainsi que d'aborder le coût de la vie, l'emploi et les opportunités pour la jeunesse, selon les mots de l'ex-Premier ministre. Mais pour les partisans du « Breturn », à savoir le retour du pays au sein de l'Union, l'horizon reste lointain. « Il faudra sans doute attendre une décennie ou plus avant que la question de la réadhésion ne soit réellement remise sur la table », estime Christophe Gillissen.
Car derrière les slogans sur la souveraineté retrouvée et la promesse d'une rupture avec le continent, la réalité du pouvoir a progressivement rattrapé les gouvernements britanniques successifs. Sur les quais de Douvres, dans les exploitations agricoles ou au sein des universités du pays, le Brexit a laissé des traces concrètes : davantage de formalités administratives, des échanges commerciaux plus complexes, la sortie de programmes européens et une baisse de l'attractivité du Royaume-Uni pour certains investisseurs. L'addition se chiffre désormais en milliards de livres : une étude de Stanford estime que la sortie du marché unique et de l'union douanière aurait fait perdre au moins six points de pourcentage au PIB du royaume.
Si ces contraintes ont progressivement poussé Londres à renouer le dialogue avec son principal voisin économique, le changement de ton est particulièrement visible depuis deux ans. L'époque où Boris Johnson faisait du « Get Brexit done ! » (« Réalisons le Brexit ! ») la devise phare de l'interminable période de négociations avec Bruxelles paraît déjà lointaine. En ce temps-là, « c'était quasiment une guerre ouverte au niveau de la rhétorique et des relations diplomatiques », observe Christophe Gillissen, professeur de civilisation britannique à l'Université de Caen-Normandie.
Depuis, les rapports ont doucement repris. D'abord grâce au court passage de Rishi Sunak au 10 Downing Street, lors duquel le Premier ministre conservateur avait réussi à apaiser le dossier explosif de l'Irlande du Nord, véritable épine dans le pied des relations entre les deux rives de la Manche, grâce à l'accord de Windsor.
Puis avec l'arrivée au pouvoir des travaillistes en 2024 et la nomination du désormais démissionnaire Keir Starmer à la tête du gouvernement britannique, qui avait fait du « reset », la réinitialisation des relations avec Bruxelles, l'un des axes centraux de sa campagne. En parallèle, la guerre en Ukraine, la montée en puissance de la Chine et les incertitudes liées au retour de Donald Trump à la Maison Blanche ont également conduit Londres et Bruxelles à multiplier les contacts dans le domaine de la défense et de la sécurité.
Pour Aurélien Antoine, directeur de l'Observatoire du Brexit, cette évolution marque le début d'une nouvelle séquence politique. « On est sur une phase de normalisation », résume-t-il. Plusieurs avancées concrètes en dessinent les contours, de l'accord de libre circulation entre l'enclave britannique de Gibraltar et l'Espagne au prêt de la tapisserie de Bayeux, en passant par le retour du Royaume-Uni dans les programmes scientifiques Horizon Europe et Copernicus, ainsi que dans l'emblématique programme d'échanges universitaires Erasmus+.
S'y ajoutent aussi les discussions sur les règles phytosanitaires et les droits de pêche, deux dossiers emblématiques de l'ère post-Brexit. En creux, l'objectif est « d'avoir le moins de frictions possibles pour le commerce entre le Royaume-Uni et l'Union européenne », explique l'auteur de Le Royaume-Uni, une société libérale en péril, paru en mai 2026.
Car au-delà de la politique, c'est l'économie qui pousse les deux partenaires à se rapprocher. Malgré les ambitions affichées après le Brexit de développer de nouveaux débouchés commerciaux dans la région indo-pacifique ou à travers sa « special relationship » avec les États-Unis, l'Union européenne reste de loin le premier partenaire économique du Royaume-Uni.
Selon un rapport du think tank Global Trade Policy Observatory, en 2024, l'Union européenne concentre encore près de 41% des exportations britanniques et 50% de ses importations, contre respectivement 42,3% et 52,5% en 2015.
Pour cause, les quatre modestes accords commerciaux conclus par le pays avec l'Australie, la Nouvelle-Zélande, la Malaisie et l'Inde depuis 2020 n'ont produit que des effets limités, sans jamais parvenir à combler le vide laissé par le retrait du marché unique européen ni à faire de la « Global Britain » une réalité. « Quiconque est au pouvoir est obligé de se résoudre au constat que l'économie britannique est tournée vers le continent européen et n'est dynamique que quand elle échange beaucoup avec l'Union européenne », souligne Aurélien Antoine. « Le Royaume-Uni était attractif parce qu'une entreprise pouvait s'y installer tout en ayant accès au marché unique européen, poursuit Christophe Gillissen. Une fois qu'on sort du marché unique, on devient beaucoup moins attractif. »
Un « Breturn » possible ?
Pour autant, ce rapprochement a des limites clairement définies. Jusqu'à sa démission ce lundi 22 juin, Keir Starmer continuait d'exclure tout retour dans le marché unique européen, dans l'union douanière ou dans le système de libre circulation des personnes. Andy Burnham, de retour à Westminster après avoir été élu député lors d'une législative partielle en juin et considéré comme beaucoup comme un successeur potentiel, a lui aussi « complètement exclu un retour dans l'Union européenne assez rapidement », observe Aurélien Antoine. « Je pense que le Brexit a été dommageable, reconnaissait Andy Burnham dans un discours en mai dernier. (...) Je ne propose pas que le Royaume-Uni envisage de réintégrer l'Union européenne. Je respecte la décision qui a été prise lors du référendum, et ne pas respecter ce vote reviendrait à remettre en cause tout ce que j'ai dit sur le renforcement de la démocratie. »
Des lignes rouges qui reflètent moins une stratégie diplomatique qu'un calcul politique intérieur : si une majorité de Britanniques considèrent désormais le Brexit comme un échec - 62% selon un sondage publié en septembre 2025 -, le sujet demeure électoralement périlleux.
Les conservateurs comme Reform UK, le parti anti-immigration et eurosceptique de Nigel Farage, continuent de faire de la défense du Brexit un marqueur identitaire fort. Les deux formations devancent régulièrement le Parti travailliste dans les sondages d'intentions de vote. Dans une enquête YouGov publiée en juin 2026, Reform UK était crédité de 24% des voix, contre 19% pour les conservateurs comme les travaillistes.
Difficile, dans ces conditions, de faire de la réadhésion à l'Union européenne un argument de campagne pour les législatives de 2029. D'autant que le parti travailliste, fragilisé par la chute de popularité de Keir Starmer qui s'accrochait à son fauteuil, avance sur une ligne de crête. Toute concession supplémentaire à Bruxelles exposerait le prochain chef de gouvernement aux attaques des conservateurs et de Reform UK, particulièrement offensifs sur les questions migratoires.
Par ailleurs, les querelles lors du référendum de 2016 ont laissé un goût amer dans la bouche des Britanniques : « Personne n'a vraiment envie de rouvrir ce débat, estime Christophe Gillissen. C'est trop récent, trop compliqué, trop explosif. » Une analyse que partage Aurélien Antoine : « Il n'y a pas d'intérêt politique à relancer ce sujet, juge-t-il. Ce qui compte, c'est de savoir ce qui préoccupe les Britanniques. Or ce n'est pas la question de la réadhésion à l'Union européenne, mais d'autres sujets, comme le pouvoir d'achat, le système de santé, l'immigration… »
À rebours de la prudence britannique, l'opinion publique européenne apparaît plus conciliante. D'après un sondage du Conseil européen des relations étrangères (ECFR), près de deux tiers des citoyens de l'Union européenne se déclarent favorables à un retour du Royaume-Uni dans le bloc.
Et si la démission récente de Keir Starmer ouvre une phase d’incertitude politique à Londres, elle ne remet pas en cause la ligne de Downing Street, qui reste celle d’un rapprochement avec les Vingt-Sept. Un sommet UE-Royaume-Uni doit ainsi se tenir le 22 juillet à Bruxelles, avec pour ambition de « replacer le Royaume-Uni au cœur de l'Europe » ainsi que d'aborder le coût de la vie, l'emploi et les opportunités pour la jeunesse, selon les mots de l'ex-Premier ministre. Mais pour les partisans du « Breturn », à savoir le retour du pays au sein de l'Union, l'horizon reste lointain. « Il faudra sans doute attendre une décennie ou plus avant que la question de la réadhésion ne soit réellement remise sur la table », estime Christophe Gillissen.
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