Il existe dans le monde une forme de violence silencieuse qui ne fait pas de bruit, ne provoque pas de scandale immédiat, et pourtant détruit des vies chaque jour : celle de l’indifférence organisée. Elle ne tue pas toujours directement. Elle laisse faire.
Ils ne font pas de bruit. Et c’est précisément pour cela qu’ils disparaissent à nos yeux.
Pas de révolte visible, pas de cris massifs, pas de soulèvement qui oblige à regarder. Juste des existences qui s’effacent lentement dans les interstices de nos sociétés modernes. Des vies tolérées plus que protégées. Des présences que l’on finit par ne plus vraiment voir.
Au Sénégal, les talibés incarnent cette réalité dérangeante. Ils ne sont pas seulement des enfants dans la rue : ils sont le symptôme d’un déséquilibre plus profond entre protection de l’enfance, traditions sociales et responsabilité collective. Leur présence interroge frontalement une société qui sait, qui voit, mais qui tolère. Et cette tolérance interroge elle-même notre conception du devoir moral : jusqu’où une société peut-elle accepter de ne pas protéger ceux qui n’ont pas les moyens de se protéger eux-mêmes ?
En Europe, la précarité prend une autre forme, mais elle pose la même question éthique. Dans un espace pourtant structuré par des institutions solides et des politiques sociales développées, des individus dorment dans la rue. Non pas parce que le phénomène est inconnu, mais parce qu’il est intégré au paysage urbain. Et c’est là que se joue une rupture philosophique importante : lorsqu’une société commence à intégrer la souffrance comme une normalité, elle modifie silencieusement son rapport à la dignité humaine. La pauvreté cesse d’être une urgence pour devenir une donnée.
Au Japon, la question prend une dimension encore plus silencieuse, presque métaphysique. Dans une société où la cohésion, le respect et la performance collective sont fortement valorisés, l’isolement des personnes âgées révèle une autre forme de fracture : celle du lien humain. La vieillesse, au lieu d’être un espace de transmission et de reconnaissance, peut devenir un espace de retrait, voire d’effacement. Et cela pose une question essentielle : que vaut une société qui progresse techniquement mais recule dans sa capacité à maintenir le lien entre les générations ?
Trois réalités. Trois continents. Trois visages d’un même paradoxe : celui de sociétés capables de progrès, mais incapables d’assurer à tous une dignité minimale.
On parle de précarité sociale. Le terme est devenu courant, presque administratif. Mais il masque plus qu’il ne révèle. Il adoucit ce qui devrait choquer. Il organise le réel sans le déranger. Car ce dont il est question ici n’est pas seulement une fragilité économique. C’est une hiérarchisation implicite des vies humaines.
Regardons plus largement. En Inde, des millions d’enfants travaillent encore là où ils devraient apprendre à lire, à rêver, à se construire. Leur enfance est comprimée entre survie et obligation. Au Brésil, des quartiers entiers grandissent dans une pauvreté qui ne se contente plus d’exister : elle se reproduit, elle s’hérite, elle se normalise. Aux États-Unis, pays de puissance et de chiffres records, des travailleurs ont un emploi… mais pas de toit stable. Comme si la dignité pouvait désormais être fragmentée, distribuée au compte-gouttes.
Partout, une même réalité se dessine : le progrès avance, mais il ne touche pas tout le monde avec la même intensité. Et surtout, il ne protège pas tous les êtres humains avec la même exigence.
C’est ici que quelque chose de plus profond se joue. Car le véritable danger n’est pas seulement l’injustice visible. Le véritable danger, c’est l’injustice qui devient familière. Celle que l’on ne discute plus. Celle que l’on contourne sans colère. Celle que l’on intègre dans nos paysages mentaux comme une donnée permanente.
L’habitude est devenue une forme d’anesthésie collective. On ne s’étonne plus des enfants dans la rue. On ne s’arrête plus devant les corps allongés sur les trottoirs. On ne s’interroge plus vraiment sur la solitude des anciens. Et à mesure que l’étonnement disparaît, quelque chose de plus grave s’installe : la disparition progressive de l’indignation.
Or une société qui ne s’indigne plus s’habitue à tout. Même à ce qu’elle ne devrait jamais accepter. Même à ce qui contredit ses propres valeurs affichées.
Alors la question change de nature. Elle n’est plus seulement économique, ni même sociale. Elle devient profondément morale : que devient une société lorsqu’elle continue de fonctionner en intégrant, en arrière-plan, la souffrance durable de certains de ses membres ?
Et surtout : à partir de quel moment cesse-t-on de parler d’oubli… pour commencer à parler de choix ?
Le scandale n’est plus seulement dans ce qui est vécu. Le scandale, c’est dans ce que nous avons appris à ne plus voir. Et peut-être pire encore : dans ce que nous continuons à voir… sans que cela nous empêche d’avancer.
Marie Barboza MENDY
Regards croisés d’une Franco-Sénégalaise
mendymarie.b@gmail.com
📞 78 291 83 25
Ils ne font pas de bruit. Et c’est précisément pour cela qu’ils disparaissent à nos yeux.
Pas de révolte visible, pas de cris massifs, pas de soulèvement qui oblige à regarder. Juste des existences qui s’effacent lentement dans les interstices de nos sociétés modernes. Des vies tolérées plus que protégées. Des présences que l’on finit par ne plus vraiment voir.
Au Sénégal, les talibés incarnent cette réalité dérangeante. Ils ne sont pas seulement des enfants dans la rue : ils sont le symptôme d’un déséquilibre plus profond entre protection de l’enfance, traditions sociales et responsabilité collective. Leur présence interroge frontalement une société qui sait, qui voit, mais qui tolère. Et cette tolérance interroge elle-même notre conception du devoir moral : jusqu’où une société peut-elle accepter de ne pas protéger ceux qui n’ont pas les moyens de se protéger eux-mêmes ?
En Europe, la précarité prend une autre forme, mais elle pose la même question éthique. Dans un espace pourtant structuré par des institutions solides et des politiques sociales développées, des individus dorment dans la rue. Non pas parce que le phénomène est inconnu, mais parce qu’il est intégré au paysage urbain. Et c’est là que se joue une rupture philosophique importante : lorsqu’une société commence à intégrer la souffrance comme une normalité, elle modifie silencieusement son rapport à la dignité humaine. La pauvreté cesse d’être une urgence pour devenir une donnée.
Au Japon, la question prend une dimension encore plus silencieuse, presque métaphysique. Dans une société où la cohésion, le respect et la performance collective sont fortement valorisés, l’isolement des personnes âgées révèle une autre forme de fracture : celle du lien humain. La vieillesse, au lieu d’être un espace de transmission et de reconnaissance, peut devenir un espace de retrait, voire d’effacement. Et cela pose une question essentielle : que vaut une société qui progresse techniquement mais recule dans sa capacité à maintenir le lien entre les générations ?
Trois réalités. Trois continents. Trois visages d’un même paradoxe : celui de sociétés capables de progrès, mais incapables d’assurer à tous une dignité minimale.
On parle de précarité sociale. Le terme est devenu courant, presque administratif. Mais il masque plus qu’il ne révèle. Il adoucit ce qui devrait choquer. Il organise le réel sans le déranger. Car ce dont il est question ici n’est pas seulement une fragilité économique. C’est une hiérarchisation implicite des vies humaines.
Regardons plus largement. En Inde, des millions d’enfants travaillent encore là où ils devraient apprendre à lire, à rêver, à se construire. Leur enfance est comprimée entre survie et obligation. Au Brésil, des quartiers entiers grandissent dans une pauvreté qui ne se contente plus d’exister : elle se reproduit, elle s’hérite, elle se normalise. Aux États-Unis, pays de puissance et de chiffres records, des travailleurs ont un emploi… mais pas de toit stable. Comme si la dignité pouvait désormais être fragmentée, distribuée au compte-gouttes.
Partout, une même réalité se dessine : le progrès avance, mais il ne touche pas tout le monde avec la même intensité. Et surtout, il ne protège pas tous les êtres humains avec la même exigence.
C’est ici que quelque chose de plus profond se joue. Car le véritable danger n’est pas seulement l’injustice visible. Le véritable danger, c’est l’injustice qui devient familière. Celle que l’on ne discute plus. Celle que l’on contourne sans colère. Celle que l’on intègre dans nos paysages mentaux comme une donnée permanente.
L’habitude est devenue une forme d’anesthésie collective. On ne s’étonne plus des enfants dans la rue. On ne s’arrête plus devant les corps allongés sur les trottoirs. On ne s’interroge plus vraiment sur la solitude des anciens. Et à mesure que l’étonnement disparaît, quelque chose de plus grave s’installe : la disparition progressive de l’indignation.
Or une société qui ne s’indigne plus s’habitue à tout. Même à ce qu’elle ne devrait jamais accepter. Même à ce qui contredit ses propres valeurs affichées.
Alors la question change de nature. Elle n’est plus seulement économique, ni même sociale. Elle devient profondément morale : que devient une société lorsqu’elle continue de fonctionner en intégrant, en arrière-plan, la souffrance durable de certains de ses membres ?
Et surtout : à partir de quel moment cesse-t-on de parler d’oubli… pour commencer à parler de choix ?
Le scandale n’est plus seulement dans ce qui est vécu. Le scandale, c’est dans ce que nous avons appris à ne plus voir. Et peut-être pire encore : dans ce que nous continuons à voir… sans que cela nous empêche d’avancer.
Marie Barboza MENDY
Regards croisés d’une Franco-Sénégalaise
mendymarie.b@gmail.com
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