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Le monde sans arbitre : qui fixe encore les règles ? Chronique d’un monde brutal : quand les règles s’effacent (Par Marie Barboza Mendy)



Le monde sans arbitre : qui fixe encore les règles ? Chronique d’un monde brutal : quand les règles s’effacent (Par Marie Barboza Mendy)
Et si le monde avait cessé, sans nous prévenir, d’obéir à des règles communes ? Et si, derrière le langage rassurant du droit, s’imposait désormais une réalité plus nue, plus dure : celle du rapport de force assumé ? De crises qui s’enlisent, de décisions unilatérales qui s’enchaînent, d’institutions qui peinent à se faire entendre… une question s’impose, urgente, dérangeante : qui fixe encore les règles du jeu mondial — et au nom de quoi ?
 
Il y a dans l’air du temps une impression diffuse, presque insaisissable : celle d’un dérèglement global. Pas nécessairement spectaculaire, mais profond. Comme si le monde, sans bruit, glissait d’un système organisé vers un espace de confrontation permanente.
 
Pendant des décennies, l’architecture internationale reposait sur une promesse : celle d’un cadre commun. Le droit international, les organisations multilatérales, les mécanismes de médiation constituaient autant de garde-fous. Ils n’empêchaient pas les crises, mais offraient au moins un langage commun pour les contenir, les arbitrer, parfois les résoudre.
 
Aujourd’hui, ce langage semble perdre de sa force. Les institutions internationales, autrefois perçues comme des piliers de régulation, donnent le sentiment d’une influence en recul. Non pas qu’elles aient disparu, mais leur capacité à imposer, à contraindre, à trancher s’effrite. Les résolutions s’accumulent sans effets réels. Les condamnations restent symboliques. Et face aux grandes crises, le sentiment d’impuissance s’installe.
 
Ce n’est pas seulement une crise d’efficacité. C’est une crise d’autorité. Car dans le même temps, un autre phénomène s’affirme : le retour assumé du rapport de force. Les grandes puissances ne se contentent plus de contourner les règles ; elles les redéfinissent, parfois ouvertement, souvent sans complexe. Les décisions unilatérales se multiplient. Les alliances deviennent flexibles, opportunistes, dictées moins par des principes que par des intérêts immédiats.
 
Le message implicite est clair : la règle n’est plus ce qui s’impose à tous, mais ce que chacun peut imposer.
Dans ce contexte, la notion même de justice internationale vacille. Non pas parce qu’elle n’existe plus, mais parce qu’elle apparaît de plus en plus relative. Variable selon les rapports de puissance, adaptable selon les contextes, interprétable selon les intérêts.
Et c’est là que le réel s’impose, brutal, sans détour.
 
Car les conflits contemporains ne sont plus des lignes sur une carte : ce sont des ondes de choc qui traversent les sociétés, les économies, les consciences. La confrontation entre l’Iran, les États-Unis et Israël en est une illustration saisissante. Derrière les frappes et les ripostes, ce sont des populations entières qui basculent dans l’incertitude. Des vies suspendues, des villes sous tension, des économies fragilisées. Le détroit d’Ormuz, artère vitale du commerce énergétique mondial, devient un point de fracture où transite une part essentielle du pétrole mondial, désormais menacé, perturbé, instrumentalisé. Les prix flambent, les marchés vacillent, les équilibres sociaux se fissurent jusque dans des pays éloignés du conflit.
 
Mais ce foyer de tension n’est qu’un fragment d’un embrasement plus vaste.
En Europe, la guerre entre la Russie et l’Ukraine a fait voler en éclats les illusions d’une paix durable sur le continent. Là encore, au-delà des lignes de front, ce sont des millions de vies déplacées, des villes détruites, des générations marquées par la violence. Les conséquences dépassent largement le champ militaire : crise énergétique, inflation mondiale, recomposition des alliances, retour d’une logique de blocs que l’on croyait révolue. La guerre s’installe dans le temps long, usant les sociétés autant qu’elle redessine les équilibres stratégiques.
 
Au Moyen-Orient, la guerre entre Israël et le Hamas, prolongée par l’implication du Hezbollah, ouvre un cycle de violences dont les répercussions débordent largement les frontières immédiates. À Gaza, au Liban, dans les territoires voisins, les populations vivent sous une pression constante, entre bombardements, déplacements, peur quotidienne. Le Liban, déjà fragilisé, se retrouve à nouveau au bord du basculement, pris dans une confrontation qui le dépasse mais qu’il subit de plein fouet. Chaque frappe, chaque riposte, porte en elle le risque d’un embrasement régional.
 
Et partout, les mêmes conséquences se répètent, comme un écho tragique : des économies exsangues, des infrastructures détruites, des systèmes de santé à bout de souffle, des jeunesses sacrifiées. L’environnement lui-même devient otage des conflits, exposé aux destructions, aux pollutions, aux ravages invisibles mais durables. Sur le plan sécuritaire, les alliances se durcissent, les lignes se radicalisent, les tensions s’exportent. Aucun conflit ne reste isolé : tous interagissent, se nourrissent, s’amplifient.
 
Géopolitiquement, c’est une recomposition permanente qui s’opère. Un monde en archipels de crises, où chaque foyer d’instabilité alimente un déséquilibre global. Un monde où la guerre ne se limite plus à un territoire, mais devient un phénomène systémique.
 
Et dans ce tumulte, une vérité s’impose avec une violence presque insoutenable : ce ne sont jamais les puissances qui paient le prix le plus lourd, mais les peuples.
 
Il faut prendre la mesure de ce basculement intérieur. Les peuples ne sont pas seulement spectateurs d’un désordre géopolitique ; ils en portent désormais la blessure morale. À force de voir les principes invoqués puis trahis, les promesses proclamées puis abandonnées, quelque chose se fissure dans la conscience collective. Une forme de faillite morale et humaine s’installe, insidieuse. Le monde devient plus brutal, non seulement dans ses actes, mais dans son âme. L’injustice répétée n’indigne plus avec la même intensité ; elle lasse, elle use, elle banalise. Et dans cette banalisation se cache peut-être le drame le plus profond : celui d’une humanité qui, peu à peu, s’habitue à ce qui devrait la révolter. Comme si le mal, à force d’être vu, cessait d’être combattu. Comme si la violence, à force d’être vécue, finissait par être acceptée. Il y a là une dimension presque spirituelle de la crise : ce n’est pas seulement l’ordre du monde qui vacille, c’est notre capacité collective à croire encore au bien, au juste, à l’humain.
 
Ce glissement est dangereux. Non pas seulement parce qu’il rend les conflits plus difficiles à résoudre, mais parce qu’il normalise l’idée même de leur permanence. Un monde où les tensions ne sont plus exceptionnelles, mais structurelles. Où l’instabilité devient un état quasi naturel.
 
Dans un tel environnement, l’insécurité n’est plus localisée. Elle devient diffuse, globale. Aucun conflit n’est totalement contenu. Chaque crise porte en elle le risque d’extension. Chaque déséquilibre peut produire des effets en chaîne.
 
C’est un monde imprévisible qui se dessine. Un monde où les certitudes s’effacent, où les repères se fragmentent. Et pourtant, la question essentielle demeure : peut-il exister une société — qu’elle soit locale ou mondiale — sans règles communes ?
Dans nos vies quotidiennes, l’absence de règles conduit inévitablement au chaos. À l’arbitraire. À la domination des plus forts sur les plus faibles. Pourquoi en serait-il autrement à l’échelle du monde ?
 
Peut-être assistons-nous moins à la disparition des règles qu’à leur transformation. Elles ne disparaissent pas totalement ; elles changent de nature. Elles deviennent implicites, mouvantes, négociées en permanence dans le rapport de force. Mais ce type d’ordre — s’il en est un — est fragile. Instable. Et profondément inégal.
 
Car lorsque les règles ne sont plus communes, elles cessent d’être protectrices. Elles deviennent des instruments.
 
Alors, qui fixe encore les règles ? Les institutions ? De moins en moins. Les États ? De plus en plus, mais chacun pour soi. Les peuples ? De moins en moins audibles dans ce brouhaha stratégique. Reste une interrogation, presque vertigineuse : sommes-nous en train de vivre la fin d’un ordre, sans avoir encore construit le suivant ? Le plus inquiétant n’est peut-être pas que les règles soient violées… mais qu’elles cessent peu à peu d’exister — au point que plus personne ne s’étonne de leur absence.
 
 
Marie Barboza MENDY
Regards croisés d’une Franco-Sénégalaise
 mendymarie.b@gmail.com
📞 78 291 83 25


Mercredi 15 Avril 2026 - 02:11


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