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Madagascar, le coup d'État permanent ?



Depuis octobre 2025, le colonel Michaël Randrianirina dirige Madagascar avec la posture d'un réformateur légaliste. Mais les faits racontent une tout autre histoire : une mainmise méthodique sur les institutions, à commencer par la Haute Cour Constitutionnelle (HCC). Un coup d'État permanent, mené en douceur, qui met en doute la sincérité de toute future transition démocratique.


En début de semaine, la SADC s'est montrée sans ambages vis-à-vis de la transition malgache. Elle exige : « réformes inclusives, retour à l'ordre constitutionnel, libération des prisonniers politiques, fin des arrestations arbitraires et préparation d'élections crédibles » et du « retour des exilés politiques ». De facto, l'institution panafricaine tient la bride courte au colonel Randrianirina depuis le coup d'État d'octobre 2025 et va même ouvrir un bureau sur la Grande-Ile : on passe de la bienveillance à la surveillance voire la méfiance. Cet appel résonne d’autant plus fort qu’il intervient quelques jours après l’épisode de la HCC qui a vu le régime de transition exercer une pression sur la Haute Cour Constitutionnelle du pays.


La saga de la HCC

La Haute Cour constitutionnelle n'est pas n'importe quelle institution : clef de voûte du système constitutionnel malgache, elle valide les résultats des scrutins, tranche les conflits entre pouvoirs et arbitre la conformité des lois à la Constitution. Or, le nouveau régime semble avoir décidé de la domestiquer.


En mai 2026, deux membres de la HCC — William Noelson et George Merlin Rasolo Nandrasana — contestent publiquement leur remplacement, qu'ils qualifient d'arbitraire. Quelques jours plus tard, ils font partie des quatre juges au cœur d'une procédure judiciaire lancée par la Garde des Sceaux, Fanirisao Ernaivo. Ils sont accusés de « déstabilisation du régime » après avoir déclaré recevable, tout en la déboutant, une requête de destitution du colonel Randrianirina. 


Le symbole est saisissant : le filtre destiné à protéger les magistrats contre les poursuites abusives est retourné contre eux par la puissance exécutive. Dans cette séquence, la Garde des Sceaux s’est montrée particulièrement implacable, bien plus que le colonel Randrianirina qui s’est contenté de rappeler l’indépendance de la HCC… tout en rappelant les responsabilités individuelles des uns et des autres. Une menace à peine déguisée. 


Puis vient la chute. Le 18 juin, les deux juges démissionnent. Ils sont remplacés 24 h plus tard après une élection à l’assemblée. Un délai que RFI juge « inhabituel pour des nominations à la plus haute juridiction. »


Notons qu’il y a des précédents. En décembre 2025 déjà, trois membres de la HCC avaient été remplacés… par décrets. La conclusion s'impose : une institution dont quatre membres sur neuf sont mis en cause, dont deux sont contraints de démissionner et remplacés en urgence, et trois ont été remplacés par décret il y a six mois ne peut plus prétendre à l'indépendance. ». 

Cet épisode a fait réagir sur la Grande-Île. Jusque dans la Gen Z Madagascar qui a dénoncé une atteinte à l’État de droit. Les membres du mouvement sont pourtant peu suspects de sympathie à l’égard de la HCC qu’ils estiment devoir être dissoute. Il semblerait que le régime de transition mette de plus en plus de monde d’accord, contre lui.  A ce stade la rue est encore calme, mais sur les réseaux sociaux, la colère monte de plus en plus. 


De la pression à la répression

L'opposition n'est guère mieux lotie. Dans les premiers mois de la transition, le régime se contentait d'une chasse aux sorcières ciblant les partisans de l'ancien président Andry Rajoelina, encore influent sur la Grande Île puisque la vie politique s’y polarise encore autour de son bilan et de sa personne Depuis avril, ce sont toutes les voix dissonantes qui sont réprimées.


Le mouvement Gen Z Madagascar, qui avait pourtant contribué propulser Randrianirina au pouvoir, en fait l'expérience. Ses représentants déclaraient dès mars 2026 que « les actuels dirigeants de la transition ignorent les attentes profondes de la population », une rupture publique avec un régime qui prétendait gouverner en leur nom. Ils en ont payé le prix fort, en avril, quand quatre de leurs leaders ont été arrêtés en pleine nuit. Une opération d’intimidation, voire de terreur, ouvertement dénoncée par Amnesty International. 


Difficile d’ailleurs de ne pas voir une menace directe du régime dans la loi de censure des réseaux sociaux, actuellement en préparation. TikTok, Instagram, X sont autant de plateformes de coordination militante et de communication pour cette génération qui a grandi avec les smartphones.  L’armée et la justice contrôlent la rue, il leur faut maintenant maitriser les RS. 


Le colonel Patrick Rakotomamonjy, ancien directeur des doléances à la présidence de la Refondation, est lui-même arrêté en avril. Il avait dénoncé des faits de corruption au sein du régime de transition. Il est finalement accusé de tentative de coup d’État contre le colonel Randrianirina. L'ancien ministre de l'Éducation Paul Rabary, chef du parti Ny Fireneko, est lui incarcéré en mai, poursuivi pour « complot et préparation présumée d'un coup d'État. Et plus récemment, le député Antoine Rajerison voit sa levée d'immunité parlementaire réclamée par le ministère de la Justice, pour avoir osé déposer une requête de destitution — la requête -même à l'origine des poursuites contre les juges de la HCC. Il déclare : « j’ai accompli mon devoir en tant que député. En retour, j'ai fait l'objet d'un contrôle fiscal soudain, de campagnes de diffamation sur les réseaux sociaux. Et aujourd'hui, le ministère de la Justice se dresse contre moi, en demandant la levée de mon immunité parlementaire pour permettre mon arrestation ». 


Ironie de l'histoire, en cherchant à tourner définitivement la page Rajoelina, le régime de transition contribue peu à peu à en raviver la nostalgie.


Méfiance internationale

Après Amnesty International, qui dressait dès mars un tableau accablant d'un pays passé "de la révolte Gen Z au contrôle de la junte", c'est l'Église catholique puis désormais la SADC qui tirent — poliment — la sonnette d'alarme. Pendant ce temps, la Russie s'impose progressivement dans le pays, un partenaire peu soucieux de conditionnalités démocratiques. Et n’oublions pas que le pays est toujours suspendu des instances de l’Union africaine (UA). 
 

Le colonel Randrianirina ne se contente pas de gouverner : il consolide son régime. Chaque institution neutralisée, chaque opposant incarcéré, chaque juge remplacé réduit l'espace dans lequel une transition sincère pourrait encore advenir. Peu à peu Madagascar semble se transformer en Démocrature. Lorsqu'un régime n'a plus besoin de suspendre la démocratie parce qu'il en contrôle déjà tous les rouages, le coup d'État cesse d'être un événement : il devient un mode de gouvernement. 
 

Pr Jean Alain Ndoba Nantes

 

Moussa Ndongo

Jeudi 2 Juillet 2026 - 19:52


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