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"Après avoir complètement déstabilisé l'Afrique, on n'a pas le droit de faire comme si de rien n'était": le cri d'alarme d'un médecin de MSF de retour de Libye

Olivier Demoinet est de retour d'une mission de deux mois en Libye pour Médecins sans frontières. Il pointe la responsabilité de la France dans la crise migratoire et appelle à ce qu'on aide les migrants à rester chez eux.



Olivier Demoinet est médecin, il rentre d'une mission de deux (2) mois en Libye pour Médecins sans frontières. Il a soigné quelques uns de ces migrants qui sont détenus, torturés, parfois vendus comme esclaves. Il témoigne sur franceinfo, mercredi 29 novembre, au moment où, à Abidjan, le cinquième sommet Afrique-Europe doit aborder les questions d'immigration et de sécurité. Et alors que mardi, le président français Emmanuel Macron a annoncé à Ouagadougou une "initiative euro-africaine" pour lutter contre les passeurs et les trafiquants.
 
franceinfo : Lors de votre mission en Libye avec Médecins sans frontières, vous avez soigné des migrants qui ont quitté leurs pays en espérant gagner l'Europe.
Olivier Demoinet : Ils quittent leurs pays parce que c'est devenu invivable chez eux. Parce qu'après la colonisation, l'exploitation par la France et par d'autres puissances de leur pays natal, les conditions de vie, économiques, politiques, sociales, sont devenues totalement impossibles. Ils sont obligés de quitter leurs pays en connaissant les risques qu'ils prennent. Eux aussi ont la télévision, internet ! Ils savent quel est l'avenir de ceux qui tentent de traverser.
 
La France a une responsabilité dans la situation dans laquelle se trouvent les migrants dans leurs pays d'origine ?
Bien sûr que la France a sa responsabilité ! On a été un pays colonialiste, et ensuite, au niveau militaire et à tous les niveaux, on est intervenus. C'est très bien que le président Macron décide d'arrêter la politique colonialiste de la France en Afrique. C'est une excellente chose d'arrêter la politique de la magouille de la Françafrique, de déclassifier les documents concernant ce qui s'est passé au Burkina Faso. On pourrait d'ailleurs faire la même chose au Rwanda. Mais on n'a absolument pas le droit de dire qu'on va se détourner de ce qui se passe en Afrique. Après avoir complètement déstabilisé ces pays, on n'a pas le droit de faire comme si de rien n'était. Notre responsabilité, c'est de contribuer à non plus bloquer les routes migratoires, mais à permettre à toutes ces populations de vivre dans la paix et dans leur pays, pour qu'ils n'aient plus le besoin de fuir, de prendre ces risques insensés, de s'exposer à ces trafics et de perdre la vie dans de telles conditions.
 
Emmanuel Macron a appelé à une initiative "euro-africaine" pour lutter contre les filières de trafic en Afrique. Il dénonce le "crime contre l'humanité" que constitue la vente d'esclave. C'est un espoir ou ce ne sont que des mots ?
Bien sûr qu'il faut dénoncer ces trafiquants, mais ces trafiquants agissent avec un financement européen. Ils sont là parce qu'on veut bloquer le courant migratoire vers la France ou vers l'Europe. Effectivement, ça fait désordre quand des milliers de personnes vont se noyer dans la Méditerranée ! Ça fait désordre quand des milliers de personnes arrivent sur les côtes d'Europe alors que c'est invivable chez eux ! Tant qu'on n'aura pas résolu la raison pour laquelle ces gens migrent, on n'aura rien réglé. Ce n'est pas en bloquant des trafics de migrants qu'on va régler cette situation. Le discours, c'est une fuite (...). On veut simplement masquer les conséquences.
 
Quelle est la première urgence, selon vous ?
La première urgence est d'aider ces pays à retrouver un équilibre économique, à ce que le commerce soit équitable. Qu'on ne cherche plus à les piller, les exploiter, mais qu'on leur permette de se développer des conditions de vie normales. Qu'on arrête de leur vendre des armes pour s'entretuer ! Si la jeunesse africaine a la possibilité de vivre, de trouver du travail, de se développer, pourquoi voulez-vous qu'elle quitte son pays ?
 
Ces personnes qui quittent leurs pays pour la Libye où ils se retrouvent battus, vendus comme esclaves, ils sont abandonnés par la communauté internationale, selon vous ?
Complètement abandonnés. [Souvenons-nous] du témoignage de cet homme que j'ai rencontré à l'hôpital. Avant de mourir, il m'a dit : "Je veux sortir de l'hôpital parce que je suis parti pour trouver de l'argent, pour donner à manger à ma famille". En mémoire de cet homme qui a perdu la vie, en mémoire de tous ceux qui ont perdu leur vie, je vous demande d'intervenir pour que leur sacrifice ne soit pas vain. Qu'on leur permette de vivre chez eux, en respectant leurs cultures, leurs patrimoines, leurs modes de vie. Ils ne cherchent pas à venir dans un pays étranger où ils seront considérés comme des migrants. Ils ont envie de rester chez eux. Qu'on les aide à rester chez eux ! C'est le meilleur service qu'on puisse leur rendre.

francetvinfo.fr

Mercredi 29 Novembre 2017 - 19:28



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