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Colombie : pourquoi la colère sociale ne retombe pas

La Colombie connaît sa deuxième semaine de manifestations contre le gouvernement, malgré le retrait de la réforme fiscale voulue par le président conservateur, Ivan Duque, qui avait mis le feu aux poudres. Syndicats, étudiants, indigènes et d'autres secteurs sont désormais mobilisés contre les politiques de santé, d'éducation, de sécurité et les violences policières. Une quarantaine de manifestants ont, selon des ONG locales, été tués.



"Il ne s'agit pas s'opposer à une seule loi", explique Benjamin Paba, psychologue de 53 ans venu manifester à Bogotá, mais de marcher pour une "meilleure éducation" et pour exiger la poursuite du processus de paix avec les membres de l'ancienne guérilla des Farc.
 
Comme lui, les Colombiens ne sont pas descendus dans la rue pour une seule raison. Ils ne manifestent plus seulement contre le plan de réforme fiscale, mais expriment désormais un ras-le-bol général contre les politiques de santé, d'éducation, de sécurité, contre les inégalités sociales et l'aggravation de la pauvreté dans le pays.
 
La réforme fiscale reste une préoccupation
 
Pour les Colombiens déjà poussés à bout par la crise économique, la réforme fiscale était la goutte d'eau qui a fait déborder le vase. En pleine récession, le gouvernement voulait mettre en place une proposition de loi visant à collecter quelque 6,3 milliards de dollars.
 
Pour les obtenir, le projet de réforme prévoyait l'élargissement de la base d'imposition sur les revenus qui aurait affecté principalement les classes moyennes à basses, ainsi qu'une augmentation de la TVA de 19 % sur les biens et les services. Un projet considéré comme non approprié en pleine récession économique accentuée par la pandémie de Covid-19, alors que les restrictions sanitaires ont fait augmenter le chômage de plus de 3 %, selon le Département administratif national de statistiques (DANE).
 
Au second jour de grève nationale, Ivan Duque avait fermement annoncé sa décision de ne pas retirer sa réforme fiscale. Dès le lendemain, face à la pression de la rue, il se montrait pourtant disposé à en modifier les points les plus controversés comme la hausse de la taxe sur la valeur ajoutée (TVA), qui devait également s'appliquer aux services funéraires.
 
Après cinq jours de protestations, le chef de l'État a finalement annoncé, dimanche 2 mai, le retrait total du projet de réforme fiscale, en cours d'examen au Parlement. Le lendemain, Alberto Carrasquilla, le ministre des Finances colombien à l'origine du projet, démissionnait.
 
Ivan Duque s'accroche depuis à sa réforme en faisant savoir qu'il présenterait un nouveau texte qui exclura les points les plus contestés. Une nouvelle proposition de loi élaborée cette fois, à partir d'un "consensus" avec les différents partis politiques. Le président, désireux de mettre en place une vraie politique d'austérité de l'État, insiste sur la nécessité d'une réforme fiscale pour renflouer les caisses publiques, mises à mal par la situation sanitaire et pour garantir la mise en place de "programmes sociaux" pour faire face à la pandémie.
 
Mais tout le monde n'est pas d'accord. "Le projet de loi a été retiré pour être restructuré, mais cette restructuration peut être beaucoup plus dangereuse que celui de départ", s'inquiète lors d'une mobilisation lundi 3 mai, Aida Quilcué, une leader indigène. 
 
Les violences policières relancent le débat d'une réforme de la police en Colombie
 
Même si la majorité des manifestations se sont déroulées de manière pacifique, dès le début de la mobilisation, elles se sont converties en émeutes dans les grandes villes colombiennes, et ont été durement réprimées par les forces de l'ordre.
 
Des stations de bus ont été incendiées par des manifestants, des commerces et des supermarchés vandalisés. Plusieurs postes de police ont été pris pour cible dont un incendié, mardi 4 mai à Bogotá, avec des agents de police à l'intérieur. Le ministère de la Défense colombien assure qu'au moins 93 policiers ont été blessés par des armes "tranchantes".
 
Depuis le début des manifestation,s le bilan varie selon les sources. Les violences ont fait au moins 24 morts, dont un policier, et quelque 850 blessés, selon des sources officielles, notamment le bureau du Défenseur du peuple, entité publique de protection des droits.
 
Mais des ONG locales ont annoncé des chiffres plus élevés, notamment l'organisation Temblores, qui décompte 37 morts. Certains sont tombés sous les tirs à balles réelles de la police.
 
De multiples ONG, nationales et internationales, ont appelé à un retour au calme en Colombie et tirent la sonnette d'alarme sur de possibles violations des droits de l'Homme commises par les forces de l'ordre.

Ces récentes allégations de violences policières ont ravivé les voix qui réclamaient depuis plusieurs années une réforme de la police.
 
La question s'invite dans le débat public en 2019, après la mort de Dilan Cruz, un jeune homme tué par un officier de la police antiémeute lors d'une manifestation, devenu le symbole de la répression policière, et à nouveau en 2020 après la mort de Javier Ordóñez en garde à vue.
 
Les manifestants réclament notamment une réforme qui inclurait le démantèlement de l'Esmad, l'escadron mobile antiémeute, ainsi que des procès impartiaux pour les policiers qui commettent un crime.
 
En Colombie, la police est dépend du ministère de la Défense. Elle est formée pour lutter contre le conflit armé, en particulier contre les guérilleros. Le ministre de la Défense, Diego Molano, est d'ailleurs visé par une motion de censure face aux allégations de violences policières au cours des dernières manifestations.
 
Une réforme de la santé qui inquiète 
 
C'est un autre projet en débat au Congrès qui revient souvent dans la bouche des manifestants, celui de la réforme du système de santé.
 
Une réforme urgente pour le gouvernement colombien, qui mettra l'accent "sur l'amélioration de la qualité et de l'accès aux services, en promouvant l'équité dans un cadre de durabilité", selon le ministère de la Santé.
 
La proposition de loi inclut la régionalisation du système de santé pour, selon les rapporteurs de la loi, un meilleur maillage des services de santé dans le pays. La réforme prévoit également une libéralisation du secteur de la santé qui passerait par une "augmentation des normes de qualité".
 
Mais pour l'opposition, il n'y a aucun consensus sur ce projet. Pour certains députés de l'opposition, comme le sénateur Jorge Enrique Robledo, le nouveau modèle serait calqué sur le système de santé américain et consoliderait le monopole des assurances de santé privées. Il soutient que les assurés devraient non seulement souscrire à des assurances-santé privées, mais aussi être forcés de prendre des couvertures complémentaires pour certaines pathologies. Selon le sénateur Robledo, si le patient n'a pas souscrit à ces assurances supplémentaires, il se verrait refuser l'accès aux soins.
 
Violations de l'accord de paix
 
Même si la question de l'accord de paix de 2016 n'a pas été officiellement abordée par le Comité national de grève, les revendications contre les assassinats des leaders sociaux et d'ex-combattants et les violations de l'accord de paix en Colombie grondent dans les rues colombiennes.

En 2016, l'ancien président colombien, Juan Manuel Santos, signait un accord de paix avec le commandant en chef des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc), devenu dès lors, un parti politique et mettait fin à la plus longue guérilla de l'Amérique latine.
 
Mais depuis, le cycle de la violence en Colombie ne s'est pas interrompu. Le pays reste confronté à des attaques contre des civils, à l'assassinat de leaders locaux et d'anciens combattants démobilisés.
 
À la fin du mois d'avril, le parti des communs, fondé en 2017 par l'ex-guérilla des Farc, a rapporté que 269 signataires du processus de paix ont été assassinés.
 
Le 20 avril dernier, la juridiction spéciale de paix (JEP) a signalé l'assassinat d'au moins 904 dirigeants sociaux depuis la signature de l'accord de paix en 2016.
 
Pour les magistrats de la JEP, de nombreuses personnes sont "en très grand danger en raison des menaces, des homicides, des disparitions, des enlèvements et autres attaques".
 
Le très conservateur Ivan Duque rechigne à respecter l'ensemble de l'accord supervisé par son prédécesseur, en particulier en ce qui concerne la sécurité des ex-combattants. Le gouvernement attribue ces assassinats à des faits de délinquance, alors que selon la JEP, 92 % des anciens combattants assassinés sont passés par le processus de justice transitionnelle.
 
Un demi-million de chômeurs de plus
 
La précarité et le chômage sont des problématiques de longue date en Colombie, mais la situation a été sévèrement aggravée par la pandémie de Covid-19. Le taux de chômage en Colombie, déjà élevé avant la pandémie avec 12,6 % en mars 2020, atteignait 15,9 % en février 2021, selon la Direction administrative nationale des statistiques (DANE).
 
En un an de pandémie, près de 468 000 personnes ont perdu leur emploi, selon Juan Daniel Oviedo, directeur de la DANE. Le dernier rapport du DANE montre qu'environ 40 % de la population colombienne vit désormais en dessous du seuil de pauvreté et 15 % dans l'extrême pauvreté.
 
Face à la pression de la rue, le président Ivan Duque, dont la popularité est en berne à 33 %, a convoqué une table ronde nationale de dialogue. 
 
Tout en apportant son soutien aux forces de l'ordre, il a organisé des "espaces de dialogue", soit 11 réunions débutant avec diverses entités, sans toutefois y inclure encore des représentants de la mobilisation. De nombreux manifestants restent cependant sceptiques, car Ivan Duque aurait selon eux déjà manqué aux engagements pris lors des manifestations de 2019.

RFI

Jeudi 6 Mai 2021 - 13:24


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