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Coronavirus : "Il est primordial d'enquêter sur l'origine animale de la pandémie"

Pour Didier Sicard, spécialiste des maladies infectieuses, il est essentiel d'enquêter sur le point de départ de l'épidémie de Covid-19. Alors que la recherche se concentre actuellement sur les traitements et les vaccins, il estime qu'il faut agir en priorité sur la chaîne de contamination des coronavirus, dont l'origine est animale, afin d'éviter que de nouvelles crises sanitaires similaires.



Coronavirus : "Il est primordial d'enquêter sur l'origine animale de la pandémie"
Professeur de médecine émérite à l'université Paris Sorbonne, ex-président du Comité consultatif national d'éthique de 1999 à 2008, Didier Sicard intervient depuis plusieurs années dans les grands débats de santé publique en France, qu'il s'agisse de la fin de vie ou des épidémies (notamment le VIH).
 
France 24 : Pourquoi est-il urgent d'enquêter sur l'origine animale du Covid-19, de retourner à la source pour étudier la chaîne de transmission sur le terrain ?
 
Didier Sicard : C'est fondamental et urgent parce que la chaîne de transmission entre les animaux et les humains est un maillon essentiel des crises sanitaires.
 
La pandémie de Covid-19 trouve sa source sur le marché Huanan de Wuhan, où se vendaient des animaux sauvages vivants. Chauves-souris, pangolins, serpents et autres spécimens souvent maculés d'urine et d'excréments s'accumulaient sur des étals, dans des conditions d'hygiène déplorables, à moitié cachés, car leur commerce est théoriquement interdit.
 
Les lieux, très étroits, contenaient des centaines d'animaux porteurs du virus. Il y a plusieurs façons vraisemblables par lesquelles ils ont contaminé les humains : soit par le biais de leurs excréments, soit par un contact physique avec des vendeurs qui les expertisaient, les consommateurs qui les prenaient dans leurs mains ou les enfants qui les touchaient par curiosité. Ces personnes ont ensuite pu porter leurs mains à leur bouche et le virus est passé dans leurs bronches. Dès que le virus passe à l'homme, c'est comme une allumette jetée dans un puits de pétrole, dans la mesure où il n'a jamais été en contact auparavant avec ce virus.
 
Les animaux, eux, sont porteurs mais pas malades ?
 
En effet, ils hébergent des virus qui ne les affectent pas. Les chauves-souris sont porteuses d'une trentaine de coronavirus mais vivent en parfaite adéquation avec. Les pangolins sont aussi porteurs du Sars-CoV-2 responsable de l'épidémie Covid-19, sans doute contaminés par les chauves-souris, comme l'étaient les civettes lors de l'épidémie du Sars-CoV-1 en 2003. Il y a quelques jours, des chercheurs de l'Université de Hong Kong ont d'ailleurs identifié deux souches de virus similaires chez des pangolins saisis en Chine.
 
De plus, il existe un cycle de transmission assez complexe entre les chauves-souris et les pangolins qui passe par les arbres fruitiers. Les pangolins se contaminent en mangeant des fourmis, qui elles-mêmes sont contaminées par des fruits contaminés par l'urine des chauves-souris. Il se peut que les serpents contribuent également à la chaîne épidémiologique, car ils mangent des chauves-souris mortes.
 
C'est pour cela qu'il faudrait mener des travaux sur le terrain. Il me paraît fondamental de créer une sorte d'alerte permanente sur la présence de ces virus sur les animaux afin de prendre des précautions d'une radicalité absolue et modifier nos contacts avec les animaux sauvages.
 
Vous préconisez de revenir aux origines du mal pour éviter qu'une telle crise sanitaire ne se reproduise ?
 
Oui, mais elles vont se reproduire. La déforestation et l'extension des terres agricoles favorisent la propagation des chauves-souris, porteuses de nombreux coronavirus. Pour des raisons économiques et commerciales, de plus en plus d'arbres fruitiers sont plantés dans des régions qui n'étaient pas cultivées auparavant et se rapprochent des grottes où vivent les chauves-souris. Tant que les chauves-souris auront accès à ce type d'alimentation, cela continuera. Il y aura d'autres coronavirus, d'autres épidémies. La maladie de Lyme, par exemple, est directement liée à la déforestation américaine : les rongeurs qui hébergeaient les microbes responsables de cette maladie ayant disparu, les tiques, "désespérées", si on peut dire, se sont mises à piquer l'homme.
 
Près de 70 % des maladies infectieuses récentes sont d'origine animale. Mais il y a une sorte de cécité : on ne s'intéresse à ces maladies qu'une fois que l'homme est atteint. On essaye de trouver un médicament ou un vaccin, alors qu'il y a une grande indifférence concernant la prévention. Prenez les exemples de la dengue et du paludisme transmis par les moustiques. Il est bien plus facile de détruire les moustiques à l'aide d'insecticides quand ils sont à l'état de larves, pendant la saison sèche, que d'attendre leur éclosion. Pourtant, même si on le sait, aucun pays, aucune municipalité ne traite les moustiques au moment où ils sont le plus vulnérables. C'est la précipitation lorsque les moustiques commencent à piquer, mais c'est trop tard, les maladies se répandent, faisant des milliers de morts.
 
Pékin a officiellement interdit, le 24 février dernier, le commerce et la consommation d'animaux sauvages. Une législation similaire avait été adoptée lors de l'épidémie de SRAS en 2013. Pourtant, on observe que ces interdictions ne sont pas du tout respectées ?
 
Malheureusement non. Mon hypothèse est qu'en Chine, pays très dictatorial dans lequel le parti communiste tient les rênes, la seule façon de donner aux gens une sorte de liberté citoyenne consiste à maintenir vivaces les superstitions, notamment en matière d'aphrodisiaques. Les Chinois sont les plus gros consommateurs d'animaux sauvages du monde, censés agir sur la vieillesse, la vie sexuelle, etc. Le gouvernement se dit inquiet face à ces marchés souterrains mafieux mais relâche un peu la pression sur la population en laissant ces croyances perdurer. Dans un pays tellement organisé sur le plan policier, je vois mal comment ils pourraient consommer du pangolin ou des chauves-souris sans que la police ne soit au courant.
 
Pensez-vous qu'il peut y avoir une pression internationale de la part des autres pays pour que la Chine agisse réellement à ce niveau-là ?
 
Peut-être, mais ce n'est pas facile. La Chine va se défendre et nier. Elle n'a pas envie d'être en situation d'accusée et d'assumer sa responsabilité. Comme le marché de Wuhan a été nettoyé et fermé par les autorités, il n'y a plus de preuves. Le ministère des Affaires étrangères chinois a même dit que c'était un virus américain importé par l'armée américaine. Je pense que l'opinion internationale ne sera pas dupe, mais j'imagine mal Pékin prendre des mesures radicales car il s'agit de pratiques culturelles importantes pour les Chinois.
 
Vous plaidez pour la création d'un tribunal sanitaire international. Quels seraient ses objectifs, son mode de fonctionnement ?
 
Il faudrait une structure qui ne soit pas l'OMS, qui ne soit pas payée par les états - la Chine contribue au financement de l'OMS et dès le début, elle a fait pression sur l'organisation pour qu'elle ne parle pas de pandémie. Il faudrait une sorte de tribunal qui prenne des sanctions immédiates et financières contre les pays concernés lorsque des filières de trafic d'animaux sauvages ou des ventes sur des marchés sont repérées. Ce tribunal sanitaire fonctionnerait avec des scientifiques qui apporteraient des données actualisées et des enquêteurs supranationaux, comme pour la Cour internationale de Justice.

France24

Lundi 6 Avril 2020 - 13:17



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