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Franc CFA : un débat, des dégâts

Le renvoi brutal de l’économiste opposé au franc CFA Kako Nubukpo de l’Organisation internationale de la francophonie fragilise un peu plus cette institution. Et relance les interrogations autour de la monnaie africaine.



Franc CFA : un débat, des dégâts
Il aurait pu se la couler douce, se murer derrière un supposé devoir de réserve de la fonction publique internationale et éviter ainsi fâcheries et éviction. Mais ses visées étaient manifestement bien plus élevées lorsqu’il décide, en avril 2016, de mettre entre parenthèses ses activités de recherche à l’Université d’Oxford.

Agé de 50 ans, le Togolais Kako Nubukpo, économiste de formation, a été ministre de la Prospective et de l’Evaluation des politiques publiques du Togo (2013-2015) et ex-chef du pôle analyse économique et de recherche de la Commission de l’Union économique et monétaire ouest-africaine, à Ouagadougou. Bien sûr, si en avril 2016 il se résout à rejoindre l’Organisation internationale de la francophonie (OIF), c’est pour occuper le poste de celui qui sera chargé de l’économie et du numérique et participer, d’ici à 2030, à la réalisation des «objectifs du développement durable», lancés par l’ONU en 2015. Mais sitôt installé, il sait aussi combien il lui sera délicat d’aborder ces enjeux, cruciaux, de développement sans en évoquer un autre : celui du maintien, ou non, du franc de la Communauté financière africaine, connue sous le sigle CFA (1).

Ce franc CFA, créé en décembre 1945 par la France du général de Gaulle et appelé à l’époque «franc des colonies françaises d’Afrique», voilà des années que Kako Nubukpo en a fait son cheval de bataille. Alors forcément, lorsqu’il devient numéro 3 de l’OIF, personne n’ignore ses prises de position sur le sujet : ni la nouvelle équipe de la secrétaire générale de l’OIF, Michaëlle Jean, ni la plupart des chefs d’Etat et de gouvernement des 56 pays membres de la francophonie. Sur cette question, le ton de ce macroéconomiste a toujours été franc, sans détour, mais jamais discourtois. Et comment aurait-il pu mettre ses convictions en sourdine sur ce sujet monétaire (certes d’apparence complexe, pour ne pas dire assommant pour le grand public), après avoir passé des années à plancher sur les prétendus avantages du franc CFA ? Pour Kako Nubukpo, si les pays d’Asie du Sud ont connu de forts taux de croissance avec à la clé un relatif développement social, c’est en partie grâce à leur souveraineté monétaire. «A la différence de nous, ces pays asiatiques ont chacun leur monnaie», résume-t-il.

«Blanc-seing à Paris»

De conférences en interview en passant par diverses publications, son propos se veut à chaque fois plus convaincant. Quitte à l’appuyer de mots forts. Comme dans un entretien accordé à Libération, le 9 octobre 2016 lors de la publication d’un ouvrage, Sortir l’Afrique de la servitude monétaire (éd. La Dispute), lorsqu’il affirme qu’il est temps que les pays de la zone CFA sortent «de ce lien colonial, de cette dépendance, de cette allégeance…» avec la France. Bien sûr, cet homme au verbe facile n’ignore pas que ses prises de position ne sont pas sans risques pour lui. Mais le sujet est bien trop sérieux pour ne pas l’évoquer. «Nul besoin d’être économiste pour comprendre qu’arrimée à l’euro, notre monnaie est une monnaie forte, dit-il. Une monnaie surévaluée permet d’acheter des biens à l’extérieur, via les importations. Mais elle empêche le développement d’une production locale. Impossible, dans ces conditions, de reproduire ce que la plupart des économies émergentes asiatiques ont su faire en leur temps.»

A l’Organisation internationale de la francophonie, la tension monte entre cet intellectuel franc-tireur et sa direction. Elle montera un peu plus lorsque l’économiste assure, dans le même entretien, que «les dirigeants africains de la zone franc ne semblent ni avoir une vision ni être prêts à opter pour la bonne gouvernance. La garantie accordée par le Trésor français par rapport au franc CFA est un blanc-seing accordé par Paris à un système aux incitations perverses, éculé et nocif pour l’avenir de millions de jeunes Africains. La preuve : ils préfèrent affronter la fureur des océans plutôt que de mourir en silence au sein de la zone franc». La discorde atteindra son paroxysme lorsque Kako Nubukpo jugera les propos d’Emmanuel Macron au cours de sa tournée en Afrique de l’Ouest, fin novembre, de «déshonorants pour les dirigeants africains». Devant des étudiants burkinabés, le président français affirme en effet que le franc CFA est «un non-sujet pour la France». Dans la foulée, une tribune est publiée le 5 décembre dans les pages Idées de Libération et cosignée par l’historienne Caroline Roussy. Elle souligne, en substance, les contradictions d’un président qui prône une nouvelle ère des relations franco-africaines marquée par une réelle indépendance alors que la gestion de la monnaie apparue en Afrique de l’Ouest avec la décolonisation maintient une dépendance étroite, symbolique et économique avec la France.

Le prix à payer de ces tribunes va se solder par son éviction. Cette fois, c’en est trop, du moins pour la direction de l’OIF qui demande à Kako Nubukpo de quitter les lieux dans la journée du 5 décembre. «La secrétaire générale de l’OIF m’a pourtant toujours félicité pour mes positions anti-CFA», se défend Kako Nubukpo. «Les organisations internationales ont une règle. Les hauts fonctionnaires sont tenus à un devoir de réserve», rétorque la secrétaire générale de l’OIF, Michaëlle Jean, le 17 décembre, lors d’une visite de trois jours au Bénin. De toute évidence, la langue française n’a pas été ce trait d’union qui permet d’agir, comme l’affirme le slogan de l’OIF.

«Dans une organisation internationale, on ne peut pas avoir un fonctionnaire électron libre qui finalement se croit autorisé [à exprimer des opinions personnelles] même s’il est militant sur une vraie question», explique la secrétaire générale de la francophonie. Avant d’ajouter : «Il y a eu avertissement.

Quand la règle est rompue, vient un moment où il faut agir. Kako Nubukpo est quelqu’un de très compétent et nous l’avons recruté à raison. Nous trouvons dommageable qu’il n’ait pas respecté cette règle.» Mais que disent ces règles de l’OIF ? Que les membres du personnel doivent «observer la réserve et la neutralité […] ou encore ne pas diffuser d’informations confidentielles». A la question «quelle information confidentielle Nubukpo a-t-il livré à la presse ?» la direction de l’OIF a le plus grand mal à formuler une réponse.

«Un train de vie de reine»

L’éviction de Kako Nubukpo intervient en tout cas à un moment où Michaëlle Jean semble fragilisée. Accusée de «mener un train de vie de reine» par le Journal de Montréal, l’ancienne gouverneur de Québec, élue à la tête de la francophonie en novembre 2014, a déclenché, il y a à peine un an, une tempête de critiques après les révélations sur ses dépenses jugées «somptuaires» : la rénovation pour plus de 450 000 euros de son appartement de fonction situé dans le VIIe arrondissement à Paris, désormais doté d’un piano à queue de 14 000 euros. Mais aussi le dérapage des frais de déplacement avec «pas moins d’une soixantaine de voyages officiels depuis 2015», soulignait la Lettre du continent, publication confidentielle consacrée à l’Afrique, qui notait que l’utilité réelle de ces déplacements onéreux (50 000 dollars pour quatre nuits dans un palace new-yorkais en septembre 2015) soulevait des questions au sein même de l’OIF ; l’objectif premier de l’organisation, outre la promotion de la langue française, est «de contribuer à améliorer le niveau de vie» des populations de ses 58 Etats membres, selon le site de cette organisation fondée en 1970.

Les critiques sur la gestion des frais se doublent d’un certain isolement politique qui s’est renforcé pendant son mandat. Des nominations maladroites effectuées sans tenir compte du délicat équilibre de la répartition des postes, entre pays africains notamment, ont pu lui aliéner certains chefs d’Etat. Alors que les opposants des régimes en place lui reprochent, eux, sa discrétion, comme lors de la dernière présidentielle au Gabon en août 2016. L’absence de transparence avait été clairement dénoncée par l’Union européenne, quand la francophonie s’était contentée d’un communiqué tardif et vague.

Il n’est pas certain que l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Elysée permette de renouveler le soutien décisif que François Hollande avait accordé à cette Québécoise d’origine haïtienne au moment de son élection à la tête de l’OIF. Alors qu’elle s’affiche déjà en campagne pour sa réélection, Michaëlle Jean a rencontré le nouveau président français fin juillet. «Ça ne s’est pas très bien passé. Elle parlait tout le temps, sans laisser au Président le temps d’en placer une», affirme un haut fonctionnaire, selon lequel Macron aurait lâché après l’avoir raccompagner sur le perron : «Elle nous coûte combien celle-là ?»

Gaffe supplémentaire

La secrétaire générale de la francophonie n’a d’ailleurs pas été conviée à faire partie de la délégation pléthorique qui a accompagné Macron dans sa tournée africaine fin novembre, alors même que le président français avait convié Jean-Paul de Gaudemar, le recteur de l’Agence universitaire de la francophonie. Une exclusion qui, selon plusieurs sources, aurait rendu Michaëlle Jean furieuse. Mais qui explique peut-être aussi pourquoi la secrétaire générale, peu soutenue, a préféré céder aux injonctions du président ivoirien, Alassane Ouattara, qui réclamait la tête du pourfendeur du franc CFA en novembre à New York.

L’éviction brutale de Kako Nubupko apparaît donc comme une gaffe supplémentaire de la secrétaire générale et de son administrateur, Adama Ouane, qui se serait montré particulièrement intransigeant dans la gestion de ce dossier. Face au bilan mitigé de l’actuelle équipe chargée de la francophonie, l’économiste togolais victime d’un délestage expéditif voit son aura grandir. Et jamais on aura autant parlé du franc CFA en Afrique que depuis cette mise à l’écart cavalière.

liberation.fr

Mardi 26 Décembre 2017 - 15:16



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