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Lumumba: comment l'Occident s'est fabriqué un ennemi

Le 17 janvier 1961, le Premier ministre déchu du Congo, Patrice Lumumba, était assassiné au Katanga avec ses deux co-détenus Maurice Mpolo et Joseph Okito. Le jeu de décisions qui a conduit à cette issue fatale fait toujours, soixante ans après, l’objet de débats entre historiens. Une chose en revanche est sûre: cette mise à mort est intervenue après plusieurs mois de complots et d’intrigues. Au fil de l’année 1960, le camp occidental s’est persuadé que Lumumba était un homme dangereux et s’est convaincu qu’il fallait le neutraliser politiquement ou même l’assassiner.



Bruxelles, 27 janvier 1960. La table-ronde belgo-congolaise est ouverte depuis une semaine. Il s’agit maintenant de déterminer la date de l’indépendance. L’atmosphère s’est électrisée avec l’arrivée, dans les rangs de la délégation congolaise d’un jeune politique qui concentre les regards, Patrice Lumumba, tout juste libéré de sa cellule de Stanleyville. Il porte encore des bandages autour des poignets.
En fin de séance, ce mercredi, le porte-parole du Front congolais Jean Bolikango tente le tout pour le tout : « La date de l’indépendance sera le 30 juin 1960 ». Placées au pied du mur, les autorités belges acceptent. La fin d’après-midi est festive. Dans quelques heures, Kabasele et l’African Jazz vont jouer pour la première fois sur scène leur nouvelle création « Indépendance Chacha » lors d’un « bal de l’indépendance » à l’hôtel Plazza de Bruxelles, là où la délégation africaine a été installée. Pour l’heure, les délégués africains ont convoqué une conférence de presse dans les sous-sols d’un grand hôtel de la place. Patrice Lumumba est celui qui prend la parole le premier. C’est également celui qui referme la conférence.
 
Les jours de travaux qui vont suivre vont confirmer ce positionnement au cœur des débats. « Avec la table ronde, le prestige de Lumumba s’est considérablement accru. Il est apparu en stratège », expliquent les chercheurs Jean Omasombo et Benoît Verhaegen1. « Lumumba, ajoutent les deux auteurs, rejoint la conférence de Bruxelles, qui vient de débuter sans lui, et il y fera aboutir toutes ses exigences. Plus radical que la plupart des autres délégués congolais, il refuse que le gouvernement de la métropole se voie réserver quelque pouvoir, il rejette vivement l’hypothèse du roi des Belges ou de son père Léopold III à la tête du Congo indépendant, il exige que tous les rouages du pays soient aux mains de Congolais ».
 
Dès février, les volontés belges d’écarter Lumumba
La première partie de la table-ronde prend fin le 20 février 1960. Une semaine plus tard, le cabinet du Premier ministre belge Gaston Eyskens estime que l’un des premiers objectifs à atteindre est de faire émerger au Congo un gouvernement modéré « fondamentalement disposé à collaborer avec la Belgique », et évitant « d’avoir dans ses rangs, tout au moins dans une position prééminente, des personnalités telles que Kasa-Vubu (intérêt strictement régional) » ou Patrice Lumumba qui risquerait de faire « le jeu de l’Est »2. L’un des membres de ce cabinet ne nous quittera plus jusqu’à la mort de Lumumba : il s’appelle Harold d’Aspremont Lynden. Cet homme, issu de la noblesse namuroise, est alors directeur de cabinet adjoint d’Eyskens.
 
Le 1er mars, ce collaborateur du Premier ministre a une nouvelle séance de travail, cette fois-ci avec le professeur Arthur Doucy, un conseiller en questions africaines. Les deux hommes réfléchissent à un plan d’ensemble sur la gestion du Congo dans les mois à venir. « L’homme à éliminer est Lumumba » conviennent les deux responsables qui font deux préconisations : « Dans toute la mesure du possible faire valoir ses contacts avec l’étranger » et regrouper les forces politiques qui lui sont opposées3.
 
Le 10 mars, d’Aspremont Lynden écrit cette fois-ci une lettre à Paul de Woot de Trixhe, l’administrateur adjoint de la Sûreté de l’État, par laquelle il demande « que l’on puisse recueillir en une synthèse tous les éléments que nous possédons sur les contacts avec l’Est et le parti communiste de Lumumba et de son entourage ». La note de la Sûreté qui lui est remise et qu’il transmet le 16 au ministre Raymond Scheyven est cependant peu inspirée sur les liens du leader congolais avec le communisme international.
 
Les élections congolaises de mai 1960 permettent l’émergence d’une majorité emmenée par le MNC-L, l’aile du MNC qui suit Lumumba. Il faut malgré tout plusieurs semaines de tractations et de tensions politiques pour en arriver, une semaine avant la proclamation de l’indépendance, à l’investiture du gouvernement dirigé par Patrice Lumumba. Quand le 30 juin 1960, Patrice Lumumba prend la parole lors de la cérémonie d’indépendance et prononce le discours historique qui va fâcher le roi Baudouin, il est donc déjà perçu par les Belges comme un dirigeant politique gênant.
 
Le jeune Congo à l’épreuve
Moins d’une semaine après l’indépendance, le 5 juillet, les soldats africains de la Force publique se mutinent à Thysville, l’actuelle Mbanza Ngungu, et Léopoldville, l'actuelle Kinshasa. La panique gagne la communauté blanche qui commence à fuir le pays. Des ressortissants belges sont victimes d’exactions. Et le 10, les autorités bruxelloises déclenchent une intervention militaire. Le 11, le Katanga proclame son indépendance.
 
Le 14, le Congo rompt ses relations diplomatiques avec la Belgique. Kasa-Vubu et Lumumba envoient un télégramme au dirigeant soviétique, Khrouchtchev dans lequel ils indiquent : « Devant la menace pour la neutralité de la République du Congo venant de la Belgique et de certains pays occidentaux qui soutiennent le complot de la Belgique contre notre indépendance, nous vous prions de suivre constamment le développement de la situation au Congo. Il est possible que nous soyons contraints de demander l'intervention de l'Union soviétique si le camp occidental ne met pas une fin à l'agression contre la souveraineté de la République du Congo »4.
 
Ce même 14 juillet, d’Aspremont Lynden rédige une note pour le Premier ministre belge, dans laquelle il réaffirme la thèse d’un Lumumba pro-soviétique : « Lumumba personnellement n’est que l’agent d’exécution d’un gigantesque complot manigancé par l’Est ; il faut que la solidarité occidentale joue au maximum dans ce domaine. Les USA doivent être avertis, mais ne doivent pas, me semble-t-il, intervenir directement dans le jeu ».
 
 

Les Américains ? Ils suivent d’ores et déjà ce qui se passe au Congo. Selon les historiens belge et américain Emmanuel Gerard et Bruce Kuklick, trois voix anticommunistes vont peser dans l’orientation de la politique américaine vis-à-vis du Congo6 : Allen Dulles, le chef de la CIA ; l’ambassadeur William Burden en Belgique et le chef de poste de la CIA tout récemment installé à Léopoldville, Larry Devlin. Les deux historiens parlent de trois hommes « intrigants, mais mal informés ».
 
« Ces fonctionnaires se disaient à eux-mêmes et aux autres que Lumumba allait conduire l’Afrique au communisme et qu’il fallait qu’ils le fassent dérailler ». Le 15 juillet, devant le Conseil de sécurité nationale (NSC), Dulles décrit ainsi Lumumba comme un personnage « particulièrement anti-occidental ». Moins d’une semaine plus tard, il soutient devant le même Conseil que les États-Unis font face au Congo à une situation « similaire à celle de Castro ou pire ». Le 19 juillet, c’est l’ambassadeur Burden qui conseille au département d’État de « détruire » le gouvernement Lumumba et d’encourager un Congo confédéral.
 
Pour Gerard et Kuklick, ces trois hommes plaquent sur le Congo un scénario observé ailleurs, celui « du chaos au communisme », une théorie décrivant la manière dont l’URSS manipule des personnalités et des situations instables pour réussir à provoquer la révolution.
 
La configuration politique se dégrade à nouveau à la mi-août. Le Premier ministre congolais a été rendu furieux par le voyage du secrétaire général de l’ONU, Dag Hammarskjöld, chez les sécessionnistes katangais à Élisabethville. Le gouvernement et le peuple du Congo, indique-t-il le 15 août, « ont perdu leur confiance au secrétaire général des Nations unies ». Cette remise en cause des Nations unies inquiète Washington, car un retrait de l’ONU du Congo ouvrirait la voie à un large déploiement soviétique.

Lumumba: comment l'Occident s'est fabriqué un ennemi
Le soir du 16 août, l’ambassadeur américain aux Nations unies, Henry Cabot Lodge informe le département d’État que, selon le secrétaire général de l’ONU, « l’effort des Nations unies ne pourra pas continuer tant que Lumumba sera en poste. Un des deux devrait partir [would have to go]. » Écarter Lumumba ? L’idée n’est pas neuve, mais va cette fois-ci prendre corps au sein de l’appareil d’État américain. Le 17, l’ambassadeur des États-Unis au Congo Clare Timberlake recommande au département d’État qu’on encourage les opposants à Lumumba, qu’ils lui fassent quitter le pouvoir le plus rapidement possible. Larry Devlin, lui, propose une opération dont l’objectif serait de remplacer Lumumba par un groupe pro-occidental7.
 
Les Américains précisent l’option de l’assassinat
Le 18 août, le Conseil de sécurité nationale des États-Unis se réunit à nouveau. Le sous-secrétaire d’État Clarence Douglas Dillon explique aux responsables réunis autour du président Eisenhower qu’il est indispensable d’empêcher Lumumba de chasser les Nations unies du Congo. Lumumba, indique-t-il, travaille pour servir les objectifs des Soviets. Dulles surenchérit : « Lumumba est à la solde des soviétiques [in Soviet pay] » Eisenhower intervient alors : il est « simplement inconcevable » que l’ONU soit chassée du Congo.
 
Et les États-Unis doivent tout faire pour que les Nations unies restent, « même si une telle action devait être utilisée par les Soviets comme point de départ d’un conflit [as the basis for starting a fight] ». Eisenhower demande-t-il, lors de cette réunion, l’élimination physique de Lumumba ? La question continue à faire débat, les historiens s’interrogeant sur les souvenirs de Robert Johnson, l’un des membres du NSC, devant la commission Church8 : « À un moment pendant les discussions, a expliqué l’ancien responsable, le président Eisenhower a dit quelque chose — je ne me souviens plus précisément des mots qu’il a employés — qui m’est apparu comme un ordre pour l’assassinat de Lumumba, au cœur du conflit politique et de la controverse au Congo. Il n’y a pas eu de discussion ; la réunion a simplement continué. » Le lendemain de la réunion, en tout cas, le siège de la CIA donne son feu vert à Léopoldville pour lancer l’opération de remplacement de Lumumba.
 
Une semaine plus tard, le 25 août, le dossier congolais est à nouveau abordé à Washington dans le cadre du « Special Group », un sous-comité du NSC chargé des opérations secrètes. Cinq hommes participent à la réunion. Thomas Parott de la CIA fait le point des actions menées par l’agence « pour monter une campagne anti-Lumumba au Congo », au travers de certains groupements professionnels et d’un projet de vote de défiance contre Lumumba au Sénat congolais.
 
« Une haute priorité de notre action secrète »
Gordon Gray, l’assistant spécial du président Eisenhower pour les affaires de sécurité nationale, prend la parole. La formule qu’il emploie cherche à protéger Eisenhower, mais le message est sans ambiguïté : une conviction « extrêmement forte » a été exprimée sur la nécessité d’une « action très directe [very straightforward] ». Les plans qui ont été présentés sont-ils suffisants ? Dulles, le directeur de la CIA intervient à son tour : il a pris en compte « sérieusement » ce qu’on lui a demandé et a bien l’intention de mettre les choses en œuvre « aussi vigoureusement que la situation le permettra ou le requerra ».
 
Manifestement sous pression, le directeur de l’agence câble lui-même dès le 26 août à Devlin de nouvelles instructions : « En haut lieu ici, on en arrive à la conclusion claire que si Lumumba continue à détenir des fonctions importantes, le résultat inévitable sera au mieux le chaos et au pire l’ouverture de la voie à une prise de pouvoir communiste au Congo, avec des conséquences désastreuses pour le prestige des Nations unies et pour les intérêts du monde libre de manière générale. Par conséquent, nous en sommes arrivés à la conclusion que sa mise à l’écart [removal] devait être un objectif urgent et prioritaire et que dans les conditions actuelles cela devait être une haute priorité de notre action secrète ». Le directeur autorise le chef de bureau à envisager des dépenses jusqu’à 100 000 dollars pour mener tous les programmes qui seraient nécessaires et pour lesquels il n’aurait pas la possibilité de solliciter une autorisation.
 
De son côté, Richard Bissell, l’un des directeurs adjoints de la CIA, demande à Bronson Tweedy, le chef de la division africaine de l’agence, d’explorer l’idée d’un assassinat de Lumumba avec le chef de station de Léopoldville. Bissell demande également à son assistant spécial pour les problèmes scientifiques, le docteur Sidney Gottlieb, de préparer le matériel biologique nécessaire pour pouvoir assassiner un leader africain non spécifié.

« Opération L. » et projet d’enlèvement
Les Belges, pendant ce temps, préparent leurs propres plans. C’est l’époque où naît, sur le clavier d’une machine à écrire, un document intitulé « Opération L. Suggestions ». Son auteur est inconnu, certainement un ancien de la sécurité belgo-congolaise, qui écrit depuis Bruxelles. L’auteur indique dans cette note qu’il n’a pas encore pu obtenir de plan de la maison de Lumumba, mais cite des personnes qui pourraient être engagées pour fournir des renseignements ou participer à l’action.
 
Il suggère aussi de quelle manière l’opération pourrait se dérouler : s’appuyer sur « le goût de l’intéressé pour les femmes », mais aussi « envisager le contact avec ses adversaires politiques » et exploiter le fait qu’un certain nombre de collaborateurs européens de l’intéressé « se sentent maintenant engagés au-delà de ce qu’ils auraient souhaité ». La note propose enfin qu’on procède par substitution de médicament, ce qui en dit long sur la finalité de ce projet10.
 
Autre projet : fin-août début-septembre, un ancien de la Force publique de retour à Bruxelles, le colonel Dedeken reçoit du général Charles Paul de Cumont, le chef d’état-major de l’armée belge, l’ordre de « kidnapper Lumumba et de l’amener à Brazzaville ». Dedeken doit contacter le consul général Dupret à Brazzaville, mais également s’entretenir avec un agent du SDECE (les services français) placé dans l’entourage du président Youlou du Congo-Brazzaville, Antoine Hazoumé (qu’il présente de manière surprenante comme le « Premier ministre »). Hazoumé, lui, assure le soutien de Youlou en matière de transport fluvial, de logement éventuel pour ses hommes, d’armement, de cachettes…
 
 
L’absence d’une cohérence belge
Dans un témoignage écrit qu’il a laissé, Dedeken explique qu’il part à Élisabethville former son équipe. « Les candidats, écrit-il, sont triés sur le volet et commencent leur entraînement de commando dans les bois environnants. » Mais trois semaines plus tard, alors que Dedeken revient à Brazzaville, il se rend compte que l’opération a beaucoup fait parler d’elle. On associe même son nom à une opération de liquidation de Lumumba, appelée Barracuda. En pleine confusion sur son rôle et sa mission, Dedeken rentre à Élisabethville, où il reçoit du baron Rothschild, le chef de la mission technique belge, l’ordre de ne plus s’occuper de l’opération Barracuda… et de se redéployer vers le Sud-Kasaï11.
 
Pour les historiens experts de la commission parlementaire belge12, ces projets sans lendemains montrent l’absence d’une cohérence belge dans l’organisation d’une opération d’élimination physique de Lumumba. « Si le désir de meurtre était là chez certains, expliquent les auteurs, il était trop diffus, trop encombrant pour que des moyens sérieux soient donnés à des intermédiaires pour passer à l’acte. En fait, à l’automne 1960 en Belgique, personne n’a voulu prendre sur soi la responsabilité d’un processus conduisant à l’élimination physique de Lumumba, donc ce processus ne s’est pas enclenché13. »
 
 

RFI

Mercredi 13 Janvier 2021 - 08:17


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