Il fut un temps où les idées précédaient les appartenances. On pouvait soutenir une réforme parce qu'elle semblait juste ou la combattre parce qu'elle paraissait dangereuse. Aujourd'hui, l'ordre semble s'être inversé. Ce ne sont plus les convictions qui déterminent les positions ; ce sont les positions qui fabriquent les convictions. Le débat autour de la révision constitutionnelle au Sénégal, tout comme les interprétations contradictoires des excellents résultats du CFEE, en offrent une illustration saisissante. Les mêmes faits produisent des lectures opposées, les mêmes acteurs applaudissent aujourd'hui ce qu'ils dénonçaient hier, ou dénoncent ce qu'ils célébraient la veille. Au-delà de ces épisodes, c'est une question beaucoup plus profonde qui surgit : une société peut-elle construire son avenir lorsqu'elle ne parvient plus à s'accorder sur le sens même des faits ?
Il est des moments où un pays ne révèle pas seulement ses divergences, mais son rapport à la vérité. Ces derniers jours, au Sénégal, deux événements en apparence sans lien ont pourtant raconté la même histoire. D'un côté, le vote de la révision constitutionnelle a suscité des réactions passionnées, parfois contradictoires, où les mêmes acteurs ont applaudi ce qu'ils auraient combattu hier, tandis que d'autres dénonçaient ce qu'ils auraient défendu quelques mois auparavant. De l'autre, les excellents résultats enregistrés au CFEE ont donné lieu à une bataille d'interprétations. Pour certains syndicats, enseignants ou observateurs, ils consacrent les effets positifs des réformes engagées. Pour d'autres, ils ne prouvent rien, ou masquent des exigences revues à la baisse. Les mêmes chiffres, les mêmes faits, mais des vérités opposées. La réalité semble désormais moins importante que le camp auquel on appartient.
Le phénomène dépasse largement ces deux exemples. Il révèle une crise plus profonde : celle de la lisibilité du débat public. Nous ne changeons plus seulement d'avis parce que les faits évoluent ; nous changeons de lecture selon que les faits servent ou desservent notre position du moment. Ce qui était hier un scandale devient aujourd'hui une avancée. Ce qui était présenté comme une victoire est soudain qualifié d'échec. Les archives parlent, mais les mémoires semblent sélectives. À force de tout interpréter au prisme de l'appartenance politique, syndicale, idéologique ou communautaire, nous finissons par ne plus partager un socle commun de réalité.
Le Sénégal n'est pourtant pas une exception. L'Afrique entière offre des exemples similaires. Au Mali, des acteurs qui dénonçaient autrefois toute intervention des militaires ont ensuite célébré les autorités de transition comme des sauveurs, avant que certains ne prennent leurs distances lorsque les difficultés économiques ou sécuritaires se sont accumulées. Au Burkina Faso, les débats autour du pouvoir ont souvent opposé moins des analyses de fond que des fidélités de circonstance. En Guinée, les positions sur la transition ont fluctué au gré des intérêts des différents acteurs politiques. Partout, le débat public semble davantage rythmé par les alliances du moment que par des principes constants.
L'Occident, souvent présenté comme le modèle des démocraties d'opinion, traverse les mêmes turbulences. Aux États-Unis, des responsables politiques défendent aujourd'hui des décisions qu'ils condamnaient lorsqu'elles étaient prises par le camp adverse. En France, la réforme des retraites a montré combien un même mécanisme institutionnel pouvait être jugé démocratique ou antidémocratique selon celui qui l'utilisait. Pendant la pandémie de Covid-19, les masques, les vaccins, les confinements ou les passes sanitaires ont parfois cessé d'être des sujets scientifiques pour devenir des marqueurs identitaires. Le débat n'opposait plus seulement des arguments ; il opposait des appartenances.
Cette évolution est amplifiée par les réseaux sociaux. Les algorithmes récompensent moins la nuance que l'indignation. Ils enferment chacun dans une communauté où l'on confirme ses convictions au lieu de les confronter. On ne cherche plus à comprendre pourquoi l'autre pense différemment ; on cherche à prouver qu'il est de mauvaise foi. Le désaccord cesse d'être un moteur de la démocratie pour devenir une remise en cause de la légitimité même de celui qui pense autrement.
Le plus inquiétant n'est peut-être pas que les opinions divergent. Une démocratie vivante a besoin de débats. Le véritable danger apparaît lorsqu'il n'existe plus de consensus sur les faits eux-mêmes. Car une nation peut supporter des désaccords sur les solutions ; elle survit beaucoup plus difficilement lorsqu'elle ne partage plus la même lecture de la réalité. Lorsqu'un bon résultat scolaire est automatiquement interprété selon les intérêts de chacun, lorsqu'une réforme constitutionnelle est applaudie ou rejetée moins pour son contenu que pour son auteur, lorsqu'une décision économique est évaluée selon l'étiquette politique de celui qui la prend, le risque est immense : celui de voir disparaître progressivement l'opinion publique au profit d'opinions fragmentées.
Or une opinion publique n'est pas l'unanimité. Elle est ce lieu invisible où une société accepte au moins quelques vérités communes à partir desquelles elle peut discuter, contester et construire. Sans ce socle, chaque citoyen finit par vivre dans son propre récit, chaque groupe dans sa propre vérité, chaque camp dans sa propre mémoire. La confiance s'effrite, les institutions s'affaiblissent et le dialogue devient un affrontement permanent.
Peut-être est-il temps de réhabiliter une vertu devenue rare : la cohérence. Non pas l'entêtement qui refuse d'évoluer, mais l'honnêteté qui accepte de reconnaître qu'un adversaire peut parfois avoir raison, qu'un allié peut parfois se tromper, et que les faits méritent d'être jugés avant les personnes. Une société progresse lorsque ses convictions résistent à l'épreuve des circonstances. Elle régresse lorsque les circonstances dictent ses convictions.
Au fond, la vraie question dépasse le Sénégal, l'Afrique ou l'Occident. Elle touche toutes les démocraties contemporaines : sommes-nous encore capables de défendre un principe lorsqu'il ne sert pas notre camp ? Car c'est peut-être à cette seule condition qu'une nation peut retrouver une boussole commune, reconstruire une véritable opinion publique et redonner au débat sa vocation première : rechercher ensemble la vérité, avant de défendre chacun sa vérité.
Les démocraties ne meurent pas toujours sous les coups d'État, les guerres ou les crises économiques. Elles peuvent aussi s'affaiblir lentement lorsque les principes deviennent négociables, lorsque la mémoire s'efface au rythme des intérêts et lorsque la vérité change de visage selon celui qui la prononce. Un peuple n'a pas besoin de penser d'une seule voix. Il a besoin de reconnaître une même réalité avant d'en débattre. Car une nation qui ne partage plus quelques vérités communes finit par ne plus partager un destin commun. Et peut-être est-ce là le plus grand défi de notre époque : retrouver non pas l'unanimité, mais la cohérence ; non pas des opinions identiques, mais des principes qui résistent aux alternances, aux passions et aux camps. C'est à ce prix seulement que renaît une véritable opinion publique, celle qui éclaire la démocratie au lieu de la suivre aveuglément
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